samedi 26 mars 2022

1895 : quand un terroriste arménien voulait assassiner le consul de France à Sivas

 


 

Émilie Carrier (épouse du consul de France à Sivas, chevalière de la Légion d’honneur), Au milieu des massacres, Paris, Juven, 1903 (journal tenu en 1895 par l’auteur) :

« Il [son mari le consul] monte vite sur la terrasse. Je le suis. Quelques balles sifflent au loin. Nous ne voyons aucun signal.

Soudain Maurice me dit : “Ah çà ! qu'est-ce qu'il fiche, celui-là, en face ?” Je regarde, il me montre à trente mètres, à la lucarne d'un grenier, une tête d'Arménien, et, tout contre, un fusil. Brusquement il me repousse, une balle passe, tandis qu'un peu de fumée sort de la lucarne. » (p. 60)

« Maintenant que le calme est revenu, Maurice met Panayoti au courant de la tentative d'assassinat de l'Arménien d'en face, la veille.

— Bien, fait Panayoti [l’un des deux domestiques du couple] tranquillement, en tâtant sa ceinture, je vais le tuer, n'est-ce pas ? [Cette réaction spontanée du domestique, à l’évidence Grec (catholique ou orthodoxe, ce n’est pas clair) démontre, s’il le fallait, que les méthodes expéditives n’étaient pas l’apanage des musulmans dans l’Empire ottoman.]

— Je te le défends, mais tâche de savoir pourquoi il m'en veut. Il doit avoir, ma parole, la tête un peu dérangée !

[…]

Panayoti revient, l'air farouche, et s'en va causer avec mon mari. Il paraît que l'Arménien a tout avoué. Oui, il s'est dit que, si son Consul était tué, on croirait que c'est par les Turcs, et alors la France enverrait son armée le venger — et sauver, du même coup, la nation arménienne. Panayoti a d'abord fait mine de l'étrangler. L'Arménien alors s'est traîné à ses genoux en suppliant.

— Voilà ! et alors, qu'est-ce que décide monsieur le Consul ?

— Je décide, mon ami, qu'il ne faut rien dire. Si on le savait, on le brûlerait vif...

— Il l'a mérité.

— ... Mais alors la populace égorgerait, soi-disant pour me venger, tous les autres Arméniens. Non, l'air est mauvais sur la terrasse, je n'y remonterai plus, voilà tout ! » (pp. 76-78)

 

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