lundi 12 avril 2021

L’antijudéomaçonnisme de Jean Naslian, référence du nationalisme arménien contemporain



 Jean Naslian, Les Mémoires de Mgr Jean Naslian, évêque de Trébizonde, sur les événements politico-religieux en Proche-Orient, de 1914 à 1928, Vienne (Autriche), Imprimerie Méchithariste, 1955, tome II :

« […] Kémal qui, prenant conscience de cette nouvelle force et de la politique soviétique contre les Alliés, entreprit vigoureusement la lutte dite de «Libération nationale», qui n’était au fond que la lutte pour l’élimination du chrétien, sous le couvert d’abord d’une insurrection contre l’autorité du Sultan “emprisonné” (?) par les Alliés [évidemment, pas un mot sur le débarquement grec à İzmir, le 15 mai 1919, et sur les massacres de Turcs qui commencèrent tout de suite ; ni les négociations menées avec succès par Naslian lui-même avec les kémalistes, en 1922].

Aussi, c’est d’abord en Arménie turque [Anatolie orientale, où les Arméniens étaient minoritaires depuis le XVIe siècle au moins] que les fonctionnaires et officiers francs-maçons de la nouvelle Turquie commencèrent [en 1919] à résister aux ordres du gouvernement central [du sultan, aux mains des Britanniques]] et à faire leurs essais. […]

L’appui des Francs-maçons d’Europe était d’avance acquis aux Unionistes [membres du Comité Union et progrès, au pouvoir dans l’Empire ottoman de 1913 à 1918, ici confondu, de façon tendancieuse, avec le mouvement national turc mené par Mustafa Kemal (Atatürk)] et le franc-maçon Ahmed Riza s’établissait tranquillement et royalement à Paris avec trois millions de budget de presse [affirmation portée sans preuve, et dont aucune trace ne se trouve aux Archives nationales, dans les cartons contenant les rapports de police parlant d’Ahmet Rıza[1]], ayant derrière lui toutes ces organisations Unionistes et les Francs-maçons d’Europe, qui dominaient tous les partis de gauche [rappelons ici que la double appartenance à la franc-maçonnerie et à un parti communiste était alors interdite]

[…] La grande Loge d’Italie faisait parvenir 750.000 lires à la Grande Assemblée pour la continuation de la guerre contre ses propres alliés [contrevérité plagiée, comme celle concernant Ahmet Rıza, d’un livre de Paul de Rémusat, agent d’influence de l’Italie fasciste]. » (pp. 17-18)

« Kémal Moustafa [Atatürk], d’après Damad Férid [grand vizir aux mains des Britanniques, démissionnaire en octobre 1920], d’origine juive [affirmation délirante : il venait d’une famille de Türkmènes yörürk ; du reste, judaïser et diaboliser un adversaire est typiquement antisémite] ; il avait commencé ses études à l’école militaire de Pancaldi et les avait terminées en Allemagne [faux]. Ancien attaché militaire à Sofia, il se faisait passer pour germanophile [c’est le contraire qui est vrai], comme presque tous les officiers ottomans [affirmation très exagérée]. » (p. 596)

« Au moment où le Patriarche grec luttait contre le révolté “Papa Eftim” [fondateur du patriarcat turc orthodoxe] pour maintenir la position séculaire de son Patriarcat, que de notre côté, nous tâchions de consolider les bases juridiques de la position de notre Patriarcat [arménien catholique], et que le Patriarcat [arménien] grégorien s’efforçait de se réorganiser par l’élection de son Patriarche, la communauté israélite, par instigation du club judaïque Béné-bérith (Loge maçonnique) et sous la pression et direction d’un certain Moustafa Fevzi, député à Ankara et président de la commission pour les droits minoritaires des Israélites, renonça la première et avec ostentation à ses droits minoritaires. [Ce qui revient à dire que les francs-maçons juifs ont puissamment aidé le gouvernement kémaliste à imposer la laïcisation du droit de la famille aux communautés non-musulmanes, préalable à l’adoption du Code civil suisse en 1926 ; or, Naslian consacre des pages entières, dans ses Mémoires, à dire tout le mal possible de cette mesure de laïcisation.] » (pp. 773-774)

 

Jean Naslian demeure une référence appréciée dans l’historiographie arménienne. Raymond Kévorkian le cite volontiers dans Le Génocide des Arméniens, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 466 (en se trompant, soit dit en passant, sur la date de publication : M. Kévorkian n’est pas à une erreur près). Vahakn Dadrian, « historien » par excellence de l’Arménie comme de la diaspora, sur la question de 1915, décoré par la République d’Arménie, s’appuie également sur Naslian (« Children as Victims of Genocide: The Armenian Case », Journal of Genocide Research, V-3, septembre 2003, p. 437, n. 31), ce qui n’est pas étonnant, puisque feu Dadrian croyait lui aussi à la théorie du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès. Burçin Gerçek et Taner Akçam (élève de feu Dadrian) citent Naslian pas moins de quatre fois dans leur livret Turkish Rescuers, publié en 2015 (pp. 18, 45, 50 et 66).

De même, c’est sans aucun avertissement que l’Association pour la recherche l’archivage de la mémoire arménienne (ARAM, Marseille) a mis en ligne les Mémoires de Naslian. Le seul commentaire qui figure dans la présentation de cet ouvrage par l’Association culturelle arménienne de Marne-la-Vallée est apologétique : « Au milieu des années 1950, où les études d’historiens étaient encore très rares sur l’extermination des Arméniens en 1914-1918, Jean NASLIAN a accompli un véritable travail d’historien d’investigation […]. »

Quant à l’urologue Yves Ternon, il est certes beaucoup plus critique, mais ne voit pas la nécessité de citer l’antijudéomaçonnisme de Naslian : « Cet ouvrage contient trop d’erreurs flagrantes pour être retenu, à l’exception des mémoires personnels de l’évêque […] » (Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d’un génocide, Paris, Le Seuil, 1996, p. 397, n. 42). Donc, croire au « complot judéo-maçonnique » est une « erreur » selon lui (à condition, bien entendu, de porter un nom en -ian).

 

Lire aussi :

Paul de Rémusat (alias Paul du Véou) : un tenant du « complot judéo-maçonnique », un agent d’influence de l’Italie fasciste et une référence pour le nationalisme arménien contemporain

La grécophilie, l’arménophilie et l’antijudéomaçonnisme fort peu désintéressés de Michel Paillarès

La remarquable complaisance d’Aurore Bruna pour l’antisémitisme visant Kemal Atatürk

Le soutien d’Arthur Beylerian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

Le soutien de Vahakn Dadrian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

L’helléniste Bertrand Bareilles : arménophilie, turcophobie et antisémitisme (ensemble connu)

L’arménophilie de Johann von Leers

Non, il n’y a pas eu de « massacre d’Arméniens » à Kars en 1920 (ce fut le contraire)

Cinq témoignages américains contredisant la prétendue « extermination des chrétiens du Pont-Euxin » en 1921

Les catholiques (y compris les Arméniens catholiques) et la guerre d’indépendance turque



[1] Archives nationales, Pierrefitte, F7 13467 ; F7 13786.

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