Laurence Boulanger, « La
presse arménienne en France. — II. Le deuxième souffle », Arménia, novembre 1983, p. 16 :
« En 1976, dix jeunes Arméniens de gauche [sic] fondent “Lutte
arménienne”. Hay Baykar sera leur
journal. […]
En mars 1982, Lutte arménienne devient la section française d’un “Mouvement national arménien pour l’ASALA” [Armée
secrète arménienne pour la libération de l’Arménien, ouvertement prosoviétique,
dépendante, durant des années, de l’agent du KGB Waddi Haddad pour son
entraînement sa logistique], qui compte sept autres organisations en
diaspora : Canada, Etats-Unis, Iran, Angleterre, Inde, Grèce, Chypre.
En 1980, Hay Baykar tire a 3000 exemplaires,
dont 1200 sont vendus en France et 600 à 700 à l’étranger : Iran, Etats-Unis et
même Afrique. Puis il y a une interruption de six mois provoquée par la crise
interne qui divise l’organisation entre ceux
qui soutiennent l’ASALA et ceux qui se déclarent solidaires de la dissidence en
Union soviétique. Une nouvelle ligne alors se fait jour : privilégier les
problèmes relatifs à la Turquie et ne pas faire jouer la question des
droits de l’homme tous azimuts, en particulier sous le parapluie soviétique. Selon Ara Toranian, alimenter les
contradictions internes à l’URSS n’est pas le problème le plus urgent pour la
communauté en diaspora, sinon l’Arménie mourra.
La scission a lieu en 1981. Hay
Baykar devient Hay Baykar Hayasdan,
organe du Mouvement National Arménien, le MNA. […]
Ara Toranian écrit l’éditorial. »
Jean-Marc « Ara »
Toranian, « Réintégrer
les intérêts stratégiques », armenews.com,
29 juillet 2026 :
« Même s’il a eu des conséquences négatives sur l’Etat de droit
(corruption-oligarchie), ce choix des régimes précédents en faveur de Moscou, a
du moins rempli son office sur le plan de l’intégrité territoriale. L’Arménie a
eu certes à subir un nombre considérable de violations du cessez-le-feu par
l’Azerbaïdjan, entre 1994 et 2016, qui se sont traduites par des centaines de
morts. Mais la ligne de front a tenu. Et Poutine a sifflé la fin des hostilités
au bout de 4 jours, quand l’Azerbaïdjan s’est lancé dans une offensive
militaire contre l’Artsakh en avril 2016.
Dans ces conditions, la question se pose de savoir, pour quelles raisons le
régime Pachinian ne s’est-il pas contenté, comme il s’y était engagé lors de la
Révolution de Velours, de mettre le pays sur des rails démocratiques en
interne, et s’est-il au contraire échiné depuis à saper les liens avec son
allié stratégique, comme pour complaire à l’occident ?
La lutte contre la corruption (qui n’a pas fait des miracles depuis)
passait-elle obligatoirement par ce risque sécuritaire que l’Arménie a payé au
prix fort lors de la guerre des 44 jours, en 2020 ? Pourquoi avoir voulu imposer absolument ce changement de cap stratégique,
ressenti comme une trahison à Moscou et qui est en train de transformer
l’Arménie en un terrain de jeu pour les grandes puissances ?
Pourquoi ces provocations
multiples à l’égard de l’un de ses rares protecteurs (selon le mot de Gérard
Chaliand), qui ont commencé avec le limogeage en 2018 de Youri Khatchadourov,
le représentant de l’Arménie à l’OTSC et celui d’Edouard Nalbandian, ministre
des Affaires étrangères, deux hauts responsables bénéficiant de la confiance de
Moscou ?
Avec le recul, et bien que Pachinian s’en défendit au début : la révolution
de velours apparait bien aujourd’hui pour ce qu’elle était : un Maïdan arménien. C’est à dire une
révolution de couleur, anti-russe, fomentée de longue main par les Etats-Unis.
Au-delà de ses objectifs démocratiques proclamés -bien légitimes-, son but
géopolitique était évident : fragiliser les marches méridionales de l’Empire,
enfoncer un coin dans la domination russe au sud-caucase, réputé inexpugnable.
Un enjeu majeur, à la frontière avec l’Iran, qui valait bien quelques petits
sacrifices. C’est naturellement l’Arménie qui en a payé le prix, quantité
négligeable par rapport à la Turquie, pilier de l’OTAN et à son frère
azerbaïdjanais, allié d’Israël, riche d’un haut potentiel stratégique (face à
Téhéran) et énergétique.
Il était clair dès le début, et nous l’avions signalé dans ces mêmes
colonnes, que Pachinian était soutenu par les Etats-Unis, dont nombre d’ONG ont
mené un travail de pénétration en Arménie depuis 1991. Il a donc privilégié
comme il se doit leurs intérêts et persévère en ce sens jusqu’à aujourd’hui,
avec la route Trump qui va assurer une continuité terrestre entre l’Azerbaïdjan
et la Turquie, via l’Arménie, tout en laissant planer un soupçon d’incertitude
sur l’avenir de la frontière nord de l’Iran. »
Commentaires :
1)
Contrairement
à ce que prétend M. Toranian, la défaite arménienne de 2020 ne doit presque
rien au changement de gouvernement intervenu en 2018 ; la Russie et l’Iran
ont armé l’Arménie et la « république » séparatiste du Karabakh
durant toute la guerre ; l’intervention russe en novembre 2020 a contraint
l’Azerbaïdjan à signer un cessez-le-feu
précipité, alors que l’armée azerbaïdjanaise venait de reprendre Choucha et se
trouvait donc à côté de la capitale séparatiste, Khankendi (appelée par les séparatistes
« Stepanakert », en hommage au boucher Stepan Chaoumian, ami
personnel de Staline, fusillé par des sociaux-démocrates russes anticommunistes,
avec le feu vert des autorités britanniques).
En réalité,
la différence entre la guerre de 2020 et celle de 2016 est due à une série de
facteurs : c’est seulement en 2014 que les importations azerbaïdjanaises
de matériel
militaire sont devenues majoritairement non-russes (israéliennes,
turques, bulgares et françaises) ;
la guerre de 2016 a été l’occasion de tester ces armes qui commençaient à peine
à s’accumuler, et à prouver l’efficacité des drones kamikazes (encore discutée
il y a une décennie) ; en 2016, l’effet des sanctions
internationales de 2014-2015 ne se faisait pas autant sentir en Russie qu’en
2020 et, par définition, les sanctions de
2018 n’avaient pas encore été prononcées ; c’est seulement en 2018 que
le
gazoduc transanatolien, transportant du gaz azerbaïdjanais vers et via la
Turquie, a été terminé, et en 2019 qu’il a véritablement commencé à
fonctionner, parachevant l’œuvre de souveraineté en matière d’exportations
énergétiques, commencée par le gouvernement azerbaïdjanais avec l’oléoduc
Bakou-Tbilissi-Ceyhan, inauguré en 2005 ; et c’est en 2017 que le chemin
de fer Bakou-Tbilissi-Kars
a été, pour sa part, inauguré.
2)
Jusqu’à
l’automne 2022 au moins, le Kremlin n’a eu aucun motif tangible de se plaindre
du gouvernement de Nikol Pachinyan : en
2019, 2020 et 2021, l’Arménie a voté contre l’intégrité territoriale de l’Ukraine
à l’ONU, rare cas de soutien, par un membre de l’ONU, à la position russe sur
la Crimée ; en février 2022, elle fut l’unique membre du Conseil de l’Europe
(à part la Russie elle-même) à
voter contre la suspension des Russes de cette organisation. C’est
seulement en septembre 2023
que l’Arménie a envoyé une aide humanitaire (quantitativement symbolique) à l’Ukraine
et ce n’est qu’en
août 2024 que le FSB russe a perdu le contrôle de l’aéroport d’Erevan ;
3)
En
parlant de « Maïdan arménien », M. Toranian reprend une
fois de plus la propagande du Kremlin, méprisant à la fois les Ukrainiens
et les Arméniens : Maïdan était un soulèvement spontané
contre un président pourri jusqu’à la moelle, qui venait de trahir sa promesse
de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; la révolution
de 2018 en Arménie fut un mouvement tout aussi spontané, même s’il était plus
limité dans ses ambitions (en finir avec la corruption et le bourrage d’urnes
par le régime Sarkissian-Kotcharian ; la dépendance à la Russie était
alors très peu discutée). Plus grave encore, M. Toranian reprend, de manière à
peine implicite, la
menace de Moscou contre l’Arménie : si vous imitez l’Ukraine dans son
rapprochement avec l’UE, vous subirez un sort comparable. Or, et il le sait
pertinemment, seule l’alliance turco-azerbaïdjanaise est une garantie militaire
contre une telle menace. Européanisation, démocratisation et paix avec les
voisins turciques sont inextricablement liés, comme l’autoritarisme d’avant
2018, la soumission à Moscou, l’alignement sur Téhéran et l’hystérie antiturcique
sont indissociables.
Lire aussi, sur le personnage :
Quand
Jean-Marc « Ara » Toranian reprochait à la FRA de ne pas être assez terroriste
(1981)
Janvier
1984 : la police de la République met au pas les énergumènes de Jean-Marc « Ara
» Toranian
Quand
Jean-Marc « Ara » Toranian menaçait d’attentats la France de la première
cohabitation (1986)
Sur le rôle de la Russie poutinienne :
Le
consensus poutiniste chez les nationalistes arméniens
L’hostilité
intangible des nationalistes arméniens à l’égard de l’Ukraine
Sur le rôle de la Russie soviétique, puis de l’URSS :
1915
: le Premier ministre arménien ébrèche le tabou du « génocide »
L’agitation
irrédentiste dans l’Arménie soviétique à l’époque de l’alliance entre Staline
et Hitler
De
l’anarchisme au fascisme, les alliances très variables d’Archag Tchobanian
L’Union
générale arménienne de bienfaisance et le scandale des piastres
La
popularité du stalinisme dans la diaspora arménienne
Sur le rôle de la Russie tsariste :
La
crise arménienne de 1895 vue par la presse française
1914-1915
: la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe
Le
caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)
La
nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en
1915
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