jeudi 13 août 2026

Le terroriste Jean-Marc « Ara » Toranian : quarante-cinq ans de fidélité au Kremlin

 


Jean-Marc « Ara » Toranian et son ami Monte Melkonian, assassin d’enfant et numéro 2 de l’ASALA de 1980 à 1983

 

Laurence Boulanger, « La presse arménienne en France. — II. Le deuxième souffle », Arménia, novembre 1983, p. 16 :

« En 1976, dix jeunes Arméniens de gauche [sic] fondent “Lutte arménienne”. Hay Baykar sera leur journal. […]

En mars 1982, Lutte arménienne devient la section française d’un “Mouvement national arménien pour l’ASALA” [Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménien, ouvertement prosoviétique, dépendante, durant des années, de l’agent du KGB Waddi Haddad pour son entraînement sa logistique], qui compte sept autres organisations en diaspora : Canada, Etats-Unis, Iran, Angleterre, Inde, Grèce, Chypre.

En 1980, Hay Baykar tire a 3000 exemplaires, dont 1200 sont vendus en France et 600 à 700 à l’étranger : Iran, Etats-Unis et même Afrique. Puis il y a une interruption de six mois provoquée par la crise interne qui divise l’organisation entre ceux qui soutiennent l’ASALA et ceux qui se déclarent solidaires de la dissidence en Union soviétique. Une nouvelle ligne alors se fait jour : privilégier les problèmes relatifs à la Turquie et ne pas faire jouer la question des droits de l’homme tous azimuts, en particulier sous le parapluie soviétique. Selon Ara Toranian, alimenter les contradictions internes à l’URSS n’est pas le problème le plus urgent pour la communauté en diaspora, sinon l’Arménie mourra.

La scission a lieu en 1981. Hay Baykar devient Hay Baykar Hayasdan, organe du Mouvement National Arménien, le MNA. […]

Ara Toranian écrit l’éditorial. »

 

Jean-Marc « Ara » Toranian, « Réintégrer les intérêts stratégiques », armenews.com, 29 juillet 2026 :

« Même s’il a eu des conséquences négatives sur l’Etat de droit (corruption-oligarchie), ce choix des régimes précédents en faveur de Moscou, a du moins rempli son office sur le plan de l’intégrité territoriale. L’Arménie a eu certes à subir un nombre considérable de violations du cessez-le-feu par l’Azerbaïdjan, entre 1994 et 2016, qui se sont traduites par des centaines de morts. Mais la ligne de front a tenu. Et Poutine a sifflé la fin des hostilités au bout de 4 jours, quand l’Azerbaïdjan s’est lancé dans une offensive militaire contre l’Artsakh en avril 2016.

Dans ces conditions, la question se pose de savoir, pour quelles raisons le régime Pachinian ne s’est-il pas contenté, comme il s’y était engagé lors de la Révolution de Velours, de mettre le pays sur des rails démocratiques en interne, et s’est-il au contraire échiné depuis à saper les liens avec son allié stratégique, comme pour complaire à l’occident ?

La lutte contre la corruption (qui n’a pas fait des miracles depuis) passait-elle obligatoirement par ce risque sécuritaire que l’Arménie a payé au prix fort lors de la guerre des 44 jours, en 2020 ? Pourquoi avoir voulu imposer absolument ce changement de cap stratégique, ressenti comme une trahison à Moscou et qui est en train de transformer l’Arménie en un terrain de jeu pour les grandes puissances ?

Pourquoi ces provocations multiples à l’égard de l’un de ses rares protecteurs (selon le mot de Gérard Chaliand), qui ont commencé avec le limogeage en 2018 de Youri Khatchadourov, le représentant de l’Arménie à l’OTSC et celui d’Edouard Nalbandian, ministre des Affaires étrangères, deux hauts responsables bénéficiant de la confiance de Moscou ?

Avec le recul, et bien que Pachinian s’en défendit au début : la révolution de velours apparait bien aujourd’hui pour ce qu’elle était : un Maïdan arménien. C’est à dire une révolution de couleur, anti-russe, fomentée de longue main par les Etats-Unis. Au-delà de ses objectifs démocratiques proclamés -bien légitimes-, son but géopolitique était évident : fragiliser les marches méridionales de l’Empire, enfoncer un coin dans la domination russe au sud-caucase, réputé inexpugnable. Un enjeu majeur, à la frontière avec l’Iran, qui valait bien quelques petits sacrifices. C’est naturellement l’Arménie qui en a payé le prix, quantité négligeable par rapport à la Turquie, pilier de l’OTAN et à son frère azerbaïdjanais, allié d’Israël, riche d’un haut potentiel stratégique (face à Téhéran) et énergétique.

Il était clair dès le début, et nous l’avions signalé dans ces mêmes colonnes, que Pachinian était soutenu par les Etats-Unis, dont nombre d’ONG ont mené un travail de pénétration en Arménie depuis 1991. Il a donc privilégié comme il se doit leurs intérêts et persévère en ce sens jusqu’à aujourd’hui, avec la route Trump qui va assurer une continuité terrestre entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, via l’Arménie, tout en laissant planer un soupçon d’incertitude sur l’avenir de la frontière nord de l’Iran. »

Commentaires :

1)      Contrairement à ce que prétend M. Toranian, la défaite arménienne de 2020 ne doit presque rien au changement de gouvernement intervenu en 2018 ; la Russie et l’Iran ont armé l’Arménie et la « république » séparatiste du Karabakh durant toute la guerre ; l’intervention russe en novembre 2020 a contraint l’Azerbaïdjan à signer un cessez-le-feu précipité, alors que l’armée azerbaïdjanaise venait de reprendre Choucha et se trouvait donc à côté de la capitale séparatiste, Khankendi (appelée par les séparatistes « Stepanakert », en hommage au boucher Stepan Chaoumian, ami personnel de Staline, fusillé par des sociaux-démocrates russes anticommunistes, avec le feu vert des autorités britanniques).

En réalité, la différence entre la guerre de 2020 et celle de 2016 est due à une série de facteurs : c’est seulement en 2014 que les importations azerbaïdjanaises de matériel militaire sont devenues majoritairement non-russes (israéliennes, turques, bulgares et françaises) ; la guerre de 2016 a été l’occasion de tester ces armes qui commençaient à peine à s’accumuler, et à prouver l’efficacité des drones kamikazes (encore discutée il y a une décennie) ; en 2016, l’effet des sanctions internationales de 2014-2015 ne se faisait pas autant sentir en Russie qu’en 2020 et, par définition, les sanctions de 2018 n’avaient pas encore été prononcées ; c’est seulement en 2018 que le gazoduc transanatolien, transportant du gaz azerbaïdjanais vers et via la Turquie, a été terminé, et en 2019 qu’il a véritablement commencé à fonctionner, parachevant l’œuvre de souveraineté en matière d’exportations énergétiques, commencée par le gouvernement azerbaïdjanais avec l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, inauguré en 2005 ; et c’est en 2017 que le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars a été, pour sa part, inauguré.

2)      Jusqu’à l’automne 2022 au moins, le Kremlin n’a eu aucun motif tangible de se plaindre du gouvernement de Nikol Pachinyan : en 2019, 2020 et 2021, l’Arménie a voté contre l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’ONU, rare cas de soutien, par un membre de l’ONU, à la position russe sur la Crimée ; en février 2022, elle fut l’unique membre du Conseil de l’Europe (à part la Russie elle-même) à voter contre la suspension des Russes de cette organisation. C’est seulement en septembre 2023 que l’Arménie a envoyé une aide humanitaire (quantitativement symbolique) à l’Ukraine et ce n’est qu’en août 2024 que le FSB russe a perdu le contrôle de l’aéroport d’Erevan ;

3)      En parlant de « Maïdan arménien », M. Toranian reprend une fois de plus la propagande du Kremlin, méprisant à la fois les Ukrainiens et les Arméniens : Maïdan était un soulèvement spontané contre un président pourri jusqu’à la moelle, qui venait de trahir sa promesse de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; la révolution de 2018 en Arménie fut un mouvement tout aussi spontané, même s’il était plus limité dans ses ambitions (en finir avec la corruption et le bourrage d’urnes par le régime Sarkissian-Kotcharian ; la dépendance à la Russie était alors très peu discutée). Plus grave encore, M. Toranian reprend, de manière à peine implicite, la menace de Moscou contre l’Arménie : si vous imitez l’Ukraine dans son rapprochement avec l’UE, vous subirez un sort comparable. Or, et il le sait pertinemment, seule l’alliance turco-azerbaïdjanaise est une garantie militaire contre une telle menace. Européanisation, démocratisation et paix avec les voisins turciques sont inextricablement liés, comme l’autoritarisme d’avant 2018, la soumission à Moscou, l’alignement sur Téhéran et l’hystérie antiturcique sont indissociables.

 

Lire aussi, sur le personnage :

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Quand Jean-Marc « Ara » Toranian reprochait à la FRA de ne pas être assez terroriste (1981)

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Janvier 1984 : la police de la République met au pas les énergumènes de Jean-Marc « Ara » Toranian

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Sur le rôle de la Russie poutinienne :

La Fédération révolutionnaire arménienne confirme une nouvelle fois son hostilité envers l’évolution pro-occidentale de l’Arménie

Le poutiniste Franck « Mourad » Papazian n’aime ni la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ni l’OTAN

Le dachnak Haytoug Chamlian vitupère la politique de paix du Premier ministre arménien et injurie la majorité de ses compatriotes (diaspora incluse)

Le consensus poutiniste chez les nationalistes arméniens

Édouard Broussalian : complotiste, putschiste, antisémite, poutiniste, diffamateur et nationaliste arménien (ensemble connu)

L’hostilité intangible des nationalistes arméniens à l’égard de l’Ukraine

 

Sur le rôle de la Russie soviétique, puis de l’URSS :

1915 : le Premier ministre arménien ébrèche le tabou du « génocide »

La participation de la Fédération révolutionnaire arménienne à la répression sanguinaire des Soviétiques contre les patriotes d’Asie centrale en 1918-1919

L’agitation irrédentiste dans l’Arménie soviétique à l’époque de l’alliance entre Staline et Hitler

De l’anarchisme au fascisme, les alliances très variables d’Archag Tchobanian

L’Union générale arménienne de bienfaisance et le scandale des piastres

La popularité du stalinisme dans la diaspora arménienne

Le rôle de l’URSS et de l’ASALA dans la réactivation des thèmes antisémites et antimaçonniques du nationalisme arménien

 

Sur le rôle de la Russie tsariste :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

Arthur Tchérep-Spiridovitch : arménophile militant, antisémite professionnel, raciste aryaniste et inspirateur du nazisme

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

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