jeudi 5 juin 2025

Le rôle de l’URSS et de l’ASALA dans la réactivation des thèmes antisémites et antimaçonniques du nationalisme arménien




Résumé : dans le cadre d’une production antisémite très abondante en URSS entre les années 1960 et 1980, et d’un soutien de l’URSS au nationalisme arménien à partir du milieu des années 1960, John Guiragossian (Kirakosian), dirigeant clé de la République soviétique d’Arménie, a publié, en arménien en 1982 puis en russe en 1983, un ouvrage accusant l’Empire ottoman de « génocide », et reprenant la théorie du « complot des banquiers juifs derrière le sultan Abdülhamit » et celle du « complot judéo-maçonnico-dönme derrière le Comité Union et progrès ». La très prosoviétique Armée secrète pour la libération de l’Arménie (ASALA) a publié en 1985 une traduction française. En Arménie comme dans la diaspora, très au-delà des seuls soutiens de l’ASALA, et jusqu’à nos jours, ce livre est présenté comme une référence solide.

 

Un peu de contexte pour commencer :

Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2010, pp. 137-138 :

« L’U.R.S.S. consacre le maximum de sa production propagandiste, au-delà même de ce qui est consacré aux “déviances” marxistes-léninistes, à la dénonciation du “sionisme” : entre 1967 et 1978, cent quatre-vingt ouvrages antisémites-antisionistes sont publiés, dont environ une cinquantaine de thèses universitaires, ainsi que plusieurs milliers d’articles dans la presse officielle.

En 1969, Prudence : Sionisme, fantasmant sur l’alliance entre sionistes et nazis, et sur l’équivalence doctrinale entre sionisme et nazisme, est tiré à cinq cent mille exemplaires. Cette pente dialectique mène l’U.R.S.S. à être, à la fin des années 1970, le premier éditeur mondial d’écrits sur les complots des “sages de Sion”. Elle essaime ainsi sa dialectique. »



Araignée « sioniste » à Moscou, 9 mai 1972 (copiée de l’« araignée juive » de la propagande nazie)

 

Allons-y maintenant.

 

Claire Tréan, « Un problème de compétence plus que de complaisance », Le Monde, 8 novembre 1986 :

« On ne peut enfin évoquer le problème du terrorisme en Grèce sans une allusion au Mouvement populaire arménien, un groupe apparemment peu nombreux, qui a pignon sur rue à Athènes et qui n'est autre, de l'avis général, que la couverture légale de l'ASALA. Ce groupe, qui semblait moins actif depuis quelque temps, s'est fait à nouveau remarquer ces dernières semaines, avec le Comité de soutien aux prisonniers politiques arméniens (CSPPA), par des conférences de presse au cours desquelles il a justifié les attentats commis à Paris. Il propage une abondante littérature en diverses langues (arménien, grec, français, anglais, arabe, iranien), de ton extrêmement violent, très antifrançaise et toujours antisémite. Une des brochures s'intitule le Rôle du sionisme dans le génocide arménien, et on a même trouvé à Atatürk un lointain ancêtre juif de Salonique... »

 

Le Rôle du sionisme dans le génocide arménien, Athènes, ASALA, 1985 (les nombreuses fautes de français sont dans l’original) :

« Pendant la période la plus favorable pour l’animation de la Cause Arménienne, au début de la première guerre mondiale, les impérialistes et les sionistes avaient déjà endormi les notables arméniens avec de belles mensonges. Une partie de ceux-là était attirée par ses rêves bourgeoises [sic] ; tandis que l'autre partie avait pris volontairement la voie du trahison envers le peuple arménien. Le résultat fut le carnage d’un million et demi d’arméniens, le pillage de leurs richesses matérielles, et la formation définitive de l’occupation de l’Arménie Occidentale en la transférant de l’Empire Ottoman, à la république Kémaliste ... Jusqu’à le [sic !] fascisme militaire Evrénien. Cette belle somnolence organisée par les états impérialistes occidentaux qui se nourrissaient tous d’un même chaudron, le sionisme ; par l'intermédiaire des loges Francs-Maçonniques existantes dans leurs pays.

À côté de la lutte armée de libération, l’A.S.A.L.A. a entamé déjà avec son organe “HAYASTAN” et avec d’autres publications la révélation du grand secret historique, qui consiste de faire parvenir massivement au peuple la réalité qui fut la cause pour parvenir à la situation actuelle de la grande partie des arméniens de l’ouest en se dispersant sur toute l’étandue du monde dans des conditions infernales.

Les sionistes étant les organisateurs et les metteurs en éxécution éffectifs du grand massacre des arméniens, ils allaient établir naturellement un mur de silence comploteur contre la Cause Arménienne sur le plan international, pour qu’avec le temps en assimilant et en dégénérant les arméniens de la diaspora et même les arméniens de l’Arménie aussi, s’ils l’auraient pu, pour mettre fin au problème de l’Arménie occidentale et à la question arménienne en général - en enterrant définitivement l’Arménie et les arméniens. » (p. 4)

« Avec le travail écrit du feu Professeur John Guiragossian [aussi translittéré en Kirakosian], ex-ministre des Affaires étrangères de l’Arménie soviétique [de 1975 à sa mort, dix ans plus tard], l’œuvre titré[e] : “Les Jeunes-Turcs devant le tribunal de l’histoire”, Erevan, 1982, il mettait directement son doigt sur la plaie, en diffusant la lumière sur les moyens infâmes dont les sionistes ont procédé dans l’organisation des massacres de masses arméniennes. » (p. 5)

« Le Département d’information de l’A.S.A.L.A., en prenent [sic] en considération l’indispesabilité [sic : le caractère indispensable] de faire parvenir cette vérité aux masses arméniennes, voici qu’il republie la partie du travail du Professeur John GUIRAGOSSIAN, cette partie qui englobe les complots des sionistes contre notre nation dans l’intention de son extermination. » (p. 6)

 

Commentaire : Par conséquent, les citations suivantes sont du dirigeant soviétique John Guiragossian, et non plus de l’ASALA.

 

« Les sionistes jouaient déjà un rôle détérminant dans la vie politique de l’empire ottoman, surtout dans la politique anti-arménienne que le sultan AbdulHamid II pratiquait depuis les années 90 du 19ème siècle. Les dirigeants sionistes essayaient de se servir de tous les moyens possibles pour réaliser leur propre projet. De-même ils essayaient de profiter de la question arménienne et de l’antagonisme international propagé autour d’elle. […]

Le mouvement jeune-turc encore dans son berceau avait déjà des sympathisants et des protecteurs juifs. Mais avant de passer à clarifier ce problème, essayons en quelques mots de décrire les liens de dirigeants sionistes avec le pouvoir du sultan à propos de la question arménienne. Rappelons aussi au lecteur que les plus sombres parties du problème jusqu’aujourd’hui encore ne sont pas claires. Quoique ces dernières années des pages d’histoire jusqu’aujourd’hui confuses, sont devenues des propriétés publiques ; cela grâce à la publication des éléments d’archives dans différents pays.

Déjà, en 1898, Arpiar Arpiarian [membre du parti nationaliste arménien Hintchak] avait écrit que “Le Judaïsme n’a pas d’armée mais il a de l’argent. De grands talents juifs brillent en Europe, sa force est énorme. Chaque Etat est plus ou moins sous la domination juive” (15b, N° 20, 1898).

Le père du sionisme, Herzl, avait établi des liens étroits avec Abdul-Hamid II. En 1979, à l’initiative de N. Hovhannessian fut présenté à l’attention publique l’article de l’historien arabe Marouan Bouheïry “Théodore Herzl et la question arménienne” (71), qui décrivait précisément le sale rôle joué par les sionistes pendant la période difficile des arméniens de l’ouest. Le guide des sionistes essayait de profiter de la question arménienne pour fondamentaliser les objectifs politiques du mouvement qu’il dirigeait. En Europe il tentait de convaincre les comités révolutionnaires arméniens de se soumettre au sultan. Il essayait de parvenir à cela, pour que la presse européenne n’écrive pas en faveur des arméniens, et ne donne pas d’importance à la question arménienne. » (p. 8)

« Certains journaux français, justifiaient le gouvernement turc, l’armée et les fonctionnaires; ils surnommaient les arméniens d'agitateurs et sujets déloyaux. Sabah Kulian [Stepan Sabah Kulian, dirigant du parti nationaliste arménien Hintchak] écrivait à propos des rapports de ces journaux avec l'ambassade de la Turquie. Il démontre qu’à la direction du “Journal des Débats” se trouvaient des capitalistes juifs [le Journal des débats était contrôlé par la famille Colas et par Étienne Bandy de Nalèche, qui n’étaient pas juifs], qui reconnaissaient le turc comme leur ami “et qui” considéraient la défense de la Turquie une forme de patriotisme juif (15a, No 149, 1895). En parlant à propos de certains députés juifs de la grande Assemblée Nationale Française, Sabah Kulian avait écrit que “ Sans éxeptions ils sont tous, plus que le turc des ennemis aux arméniens” (15a, N° 202, 1895). 

Le journalisme bourgeois juif presque sans exeption présentait les arméniens comme des demi-sauvages, des brigands” . Le dommage de cette presse était trop grand pour la cause arménienne. Ainsi avait écrit le journal “Haïg” de New-York (11a. N° 9 page, 139-140).

Les journaux “Kôlniche Zeïtung” et “Berliner Bakerbaald” étaient entre les mains des juifs au détriment du problème des arméniens [outre que le nom du second journal est Berliner Tageblatt, rien n’indique que ces journaux aient appartenu à des Juifs : ils ont été mis au pas en 1933, en tant que journaux défendant la démocratie, mais jamais « aryanisé » ; il ne semble pas les nazis eux-mêmes aient affirmé que les rédacteurs juifs y jouaient un rôle particulier]. Le journal “Berliner Bakerbaald” “était plutôt l’organe de l'ambassade turque que celui du parti Libéral allemand”. Ce journal renia [encore une faute de français : il eût fallu écrire « démentit »] les massacres des arméniens, il présenta les arméniens comme “Des révoltés rêveurs d’indépendance”. “Kôlniche Zeïtung” a écrit que “Le sultan, homme tendre était un monarque éclairé et libéral, qui voulait la quiétude et l'amélioration de la situation de tous ses sujets” ; envers lui les arméniens étaient des ingrats (11a. No 9, 1896, page 139). » (pp. 14-15)

 

Commentaire : il est particulièrement intéressant de noter que le complotisme antisémite était déjà prégnant chez les nationalistes arméniens (du moins les hintchakistes) dans les années 1890, et que le mythe du « complot judéo-maçonnico-dönme derrière le Comité Union et progrès » n’est qu’une variante d’un mythe inventé contre le sultan Abdülhamit II dans les années 1890.

 

« En profitant de la concurrence éxistante dans l’état ottoman entre les bourgeoisie arméniennes et juives dans les carrières du commerce et d’agencement ; les jeunes-turcs ont mis avec habileté à leur profits les services anti-arméniennes des sionistes. D’abord, les sionistes de tendance germano-turque avaient encore l'espoir de créer une Palestine autonome sous la protection du pouvoir Jeune-turc de la Porte Sublime.

Par la suite l’évacuation des arméniens hors des circuits commerciaux du Levant, devait être aussi avantageuse pour le capital juif. » (p. 17)

 

Commentaire : ce passage reprend de façon explicite l’antisémitisme socio-économique de certains Arméniens (et plus généralement de certains chrétiens) dans l’Empire ottoman tardif, les entrepreneurs juifs étant alors des concurrents relativement nouveaux, et jouissant d’une meilleure réputation quant à leur honnêteté.

 

« L’un des principaux théoriciens des jeunes-turcs le docteur Nazem était d’origine juif [le docteur Nazım n’était pas d’origine juive] ; en compagnie d’un juif crypto de Salonique (Fayek-Bey Toledo) [je n’ai pas trouvé à qui Guiragossian pensait] il avait visité la branche parisienne de l’organisation juive connue, pour précipiter l’écoulement vers la Mésopotamie des groupes juives [les sionistes n’avaient pas de plans pour une émigration vers la Mésopotamie ; les Jeunes-Turcs, comme Abdülhamit II, favorisaient l’immigration juive dans l’ensemble de l’Empire ottoman, sans vouloir la concentrer sur une région] (78, page, 99) » (p. 22)

« Lowther [diplomate britannique obsédé par les théories du complot] a démontré que les juifs avaient pris en main les points pivotables du mécanisme du gouvernement jeunes-turc [affirmation dénuée de toute apparence de fondement]. Ils ont fait des efforts pour prendre en main le ministère des travaux publics aussi ; mais celui-là a été livré à Halladjian Effendi, et cela pour la seule raison, qu’après le carnage d’Adana il a été indispensable politiquement de laisser entre les mains d’un arménien n’importe quelle portefeuille ministerielle [affirmation grotesque : entre la révolution jeune-turque de juillet 1908 et les affrontements et les massacres réciproques d’Adana et ses environs, en avril 1909, Gabriel Norandounkian avait été ministre du Commerce]. Halladjian consolida sa position lorsqu’il s’est fit inscrire comme membre à la Loge FrancMaçonnique dirigée par Talaat et Djavid. […]

Moustafa Kemal était dans les rangs actifs des sionistes jeunes-turcs de Salonique [affirmation absurde : n’étant pas, contrairement à une légende tenace, de famille juive, Kemal n’avait aucune raison de militer dans une organisation sioniste et n’en a jamais fait partie ; son appartenance à la franc-maçonnerie avant 1914 est possible, mais n’a jamais été prouvée]. Il lui était donné le nom frère de Vetouza Loge. La “Loge” était une partie de l’organisation nihiliste intérnationale [les nihilistes étaient un mouvement spécifique à l’Empire russe et n’a jamais créé d’organisation « internationale »], dans laquelle existaient beaucoup de gens qui avaient perdu leur citoyenneté, leur face nationale, qui parlaient des massacres anti-juifs de la Russie, ou bien à propos des juifs riches de Vienne. […]

« Le professeur d’histoire de l’université de Téhéran Ismaïl Rahine a écrit à propos de la coopération antiarménienne entre les sionistes et les jeunes-turcs [il semble que cet ouvrage soit paru en 1972, donc bien avant la révolution islamique, et pourrait donc relever d’un antisémitisme racial, comme dans les années 1930]. En reconnaissant comme les responsables des massacres arméniens les jeunes-turcs, les allemands, le nationalisme turc, et le panturquisme: l’histoien iranien invite [sic : en bon français, on dit « attire »] l’attention du lecteur sur le rôle négatif des personnages influents juifs de l’empire ottoman. Il mentionne du livre d’un français, “le Dernier bal”, les pages 1-36 et 46-86 où sont inscrites des preuves et des démonstrations à propos des activités anti-arménienne du sionisme international [référence au Dernier bal du grand soir, ouvrage frénétiquement antisémite, publié à Beyrouth en 1957, sous le pseudonyme de Pierre Hépess, par un Arménien libanais, nostalgique du régime de Vichy et même du Troisième Reich]. […]

Ismail Rahine démontre que le plan des turcs était d’éloigner le “danger” de l’Arménie de la voie de l’expansionisme panturquiste afin d’établir des rapports par-dessus l’Azerbaidjian avec l’Asie centrale » (pp. 23-25)

 

Rien n’autorise à prétendre que ces thèses ouvertement antisémites et antimaçonniques n’auraient qu’une audience limitée. La revue Ararat, organe, aux États-Unis, du parti nationaliste arménien Ramkavar (lequel contrôle aussi l’Armenian Assembly of America, l’un des deux principaux groupes arméniens de pression politique outre-Atlantique), a publié, dans son numéro du printemps 1988, un compte-rendu nettement positif du livre de John Guiragossian, sans critiquer, si peu que ce fût, la théorie du « complot judéo-maçonnique » qui structure ce volume. Il est également cité, comme si c’était un livre de référence, dans L’Actualité du génocide des Arméniens, Maisons-Alort, Edipol, 1999 (pp. 279 et 290) — c’est-à-dire dans l’ouvrage collectif suscité par la Fédération révolutionnaire arménienne pour justifier la « reconnaissance » inconstitutionnelle du « génocide arménien ». Encore en 2015, la chaîne de télévision arménienne n° 1 a fait l’éloge de Guiragossian, surtout pour ce livre-là. En 2016, Hranush Karatyan, ancienne adjointe au maire d’Erevan, anthropologue de profession, publiait, dans un livret coédité par le ministère allemand des Affaires étrangères (!), un texte où l’ouvrage précité de Guiragossian figure, sans avertissement, en bibliographie.

Le site officiel de l’Église grégorienne arménienne aux États-Unis a publié en 2020 une biographie entièrement favorable de John Guiragossian, où l’on lit, notamment, que son ouvrage ouvertement antisémite de 1982 a été traduit en anglais en 1992, donc après la chute du régime communisme. Cette traduction figure, sans commentaire, dans une bibliographie du Zoryan Institute, association satellite de la Fédération révolutionnaire arménienne. Elle figure aussi, sans commentaire non plus, dans une bibliographie établie par Claire Mouradian et publiée par la… Revue d’histoire de la Shoah (ce qui en dit long sur l’ignorance du comité de rédaction quant à la question arménienne).

La traduction est citée plusieurs fois par une certaine Patricia Marchak, dans son livre Reigns of Terror, publié en 2003 par l’université canadienne McGill-Queen, supposée la plus sérieuse du pays. Encore en 2007, Richard G. Hovannisian, l’un des deux principaux diffuseurs du nationalisme arménien dans le monde universitaire nord-américain, citait sans précaution et de façon positive le livre antisémite et antimaçonnique de Guiragossian. Et ce ne sont là que des exemples parmi d’autres.

En 2009, un livre (évidemment favorable) consacré à Guiragossian a été publié et présenté à la Bibliothèque nationale d’Arménie, laquelle lui avait précédemment consacré une exposition. Une médaille et une école portent également son nom.

 

Lire aussi, sur le caractère central et structurant du thème antijudéomaçonnique dans la littérature nationaliste arménienne et assimilée :

Paul de Rémusat (alias Paul du Véou) : un tenant du « complot judéo-maçonnique », un agent d’influence de l’Italie fasciste et une référence pour le nationalisme arménien contemporain

Le soutien d’Arthur Beylerian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

Le soutien de Vahakn Dadrian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

L’antisémitisme de Mevlanzade Rifat, nationaliste kurde, menteur et référence du nationalisme arménien contemporain

Aram Turabian : raciste, antisémite, fasciste et référence du nationalisme arménien en 2020

L’Entente libérale (référence des « historiens » défendant le nationalisme arménien) : antijudéomaçonnisme, racisme antitsigane, putschisme, etc.

L’antijudéomaçonnisme de Jean Naslian, référence du nationalisme arménien contemporain

Le complotisme raciste des arménophiles-hellénophiles Edmond Lardy et René Puaux

L’helléniste Bertrand Bareilles : arménophilie, turcophobie et antisémitisme (ensemble connu)

Le regard sans complaisance de Nune Hakhverdyan et Arman Grigoryan sur la situation intellectuelle en Arménie et en diaspora

Alain Soral de nouveau mis en examen : rappels sur Jean Varoujan Sirapian et le soralisme

Jean-Marc « Ara » Toranian semble « incapable » de censurer la frénésie antijuive de son lectorat

L’obsession des nationalistes arméniens pour le « complot judéo-maçonnique derrière le CUP » : un exemple en octobre 2022

 

Sur la politique soviétique :

1915 : le Premier ministre arménien ébrèche le tabou du « génocide »

L’alliance soviéto-nazie (1939-1941) et les projets staliniens contre la Turquie

L’agitation irrédentiste dans l’Arménie soviétique à l’époque de l’alliance entre Staline et Hitler

La participation de la Fédération révolutionnaire arménienne à la répression sanguinaire des Soviétiques contre les patriotes d’Asie centrale en 1918-1919

 

Sur le contexte des années hamidiennes et jeunes-turques :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

1897 : le choc entre le loyalisme juif à l’État ottoman et l’alliance gréco-arménienne

L’antisémitisme arménien à l’époque ottomane dans le contexte de l’antisémitisme chrétien

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

Le loyalisme constant de Manuk Azaryan envers les Turcs

 

Sur le déplacement forcé :

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

Le 24 avril 1915 : mythe, réalités, contexte

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

Talat Pacha et les Arméniens

Les destins parallèles de Simon Petlioura et Talat Pacha

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

mardi 3 juin 2025

Le courageux historien Pierre Nora : admiré par ses pairs, haï par les fanatiques arméniens

 



« L’historien Pierre Nora est mort », Le Monde, 3 juin 2025 :

« Son nom restera surtout attaché à l’une des productions historiographiques les plus innovantes des quarante dernières années : Les Lieux de mémoire, entreprise gigantesque de sept volumes, publiés entre 1984 et 1993. Grand maître d’œuvre, il mobilisa 130 historiens, dont Raoul Girardet, Maurice Agulhon, Antoine Prost et Pascal Ory, pour décrypter notamment les symboles de la République (les trois couleurs, le calendrier républicain, La Marseillaise) et ses monuments (le Panthéon, la mairie, les monuments aux morts).

La réputation des Lieux de mémoire fut vite établie. René Rémond en fit l’éloge. “C’est notre Légende des siècles. Cathédrale de la mémoire, pyramide édifiée à l’histoire.” Pierre Nora était le “sourcier de l’identité française”, selon l’expression de Mona Ozouf. Outre une traduction américaine, Rethinking France, des adaptations furent publiées en Espagne, en Allemagne et en Italie. »

 

Pascal Ory, déclaration à France Inter, 3 juin 2025 :

« Le personnage le plus impressionnant qui soit pour un jeune historien. […] Je pense qu’il il n'y a pas d'équivalent à Pierre Nora dans l’histoire française de l’Histoire. »

 

« France : l'historien Pierre Nora, membre de l'Académie française, est décédé », Rfi.fr, 3 juin 2025 :

« Un temps directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess), puis enseignant à Sciences Po Paris, Pierre Nora est élu à l'Académie française en 2001. Au cours de sa vie, le lauréat du Grand prix national d'histoire 1993 a inscrit plus de 700 titres chez Gallimard. Un parcours retracé déjà dans une biographie parue de son vivant, celle d'un homme avide de curiosité, accoucheur d'idées, sacrifiant ses passions pour faire écrire les autres.

Sa disparition a suscité nombre d'hommages du monde de la littérature et des représentants politiques. La librairie Mollat, fleuron de la librairie indépendante, salue une “figure essentielle de la vie intellectuelle de la seconde moitié du XXe siècle”. Rachida Dati, la ministre de la Culture, évoque un « cartographe de la France et de la façon dont les souvenirs bâtissent notre identité commune ». Le président de la République, Emmanuel Macron, écrit à propos de Pierre Nora : “Éditeur des voix de courage, historien de notre imaginaire, il fit de la mémoire une discipline pour le plus grand nombre. Écrivain du temps perdu, de la Nation imaginée, de la France tant aimée.” »

 

Pierre Nora, « Gare à la criminalisation générale du passé ! », Le Figaro, 17 mai 2006 :

« La tempête déclenchée, il y a quelques années en France, autour de Bernard Lewis relève du terrorisme intellectuel. »

 

Appel de Blois lancé en 2008 par Pierre Nora :

« L'Histoire ne doit pas être l'esclave de l'actualité ni s'écrire sous la dictée de mémoires concurrentes. Dans un Etat libre, il n'appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l'historien sous la menace de sanctions pénales.

Aux historiens, nous demandons de rassembler leurs forces à l'intérieur de leur propre pays en y créant des structures similaires à la nôtre et, dans l'immédiat, de signer individuellement cet appel pour mettre un coup d'arrêt à la dérive des lois mémorielles.

Aux responsables politiques, nous demandons de prendre conscience que, s'il leur appartient d'entretenir la mémoire collective, ils ne doivent pas instituer, par la loi et pour le passé, des vérités d'Etat dont l'application judiciaire peut entraîner des conséquences graves pour le métier d'historien et la liberté intellectuelle en général.

En démocratie, la liberté pour l'Histoire est la liberté de tous. »

 

Pierre Nora, « Lois mémorielles : pour en finir avec ce sport législatif purement français », Le Monde, 28 décembre 2011 :

« On ne pouvait imaginer pire [que le texte voté par l’Assemblée nationale en décembre 2011 et censuré par le Conseil constitutionnel en février 2012]. Et si le Sénat devait confirmer cette funeste loi sur "la pénalisation de la contestation des génocides établis par la loi", ce sont les espoirs de tous ceux qui ont désapprouvé la généralisation des lois mémorielles et tous les efforts de l'association Liberté pour l'histoire depuis 2005, qui se trouveraient anéantis. A peine y avait-il une cinquantaine de députés en séance pour voter à main levée. Je ne doute pas que les plus conscients d'entre eux ne tarderont pas à se mordre les doigts devant les conséquences de leur initiative. L'ampleur du désastre est telle qu'il faut reprendre la question à zéro.

[…]

Ce qui frappe dans la loi adoptée le 22 décembre, son urgence, son téléguidage par l'Élysée, c'est le cynisme politicien, la volonté de couper l'herbe sous le pied d'une initiative parallèle de la gauche au Sénat, son arrière-pensée d'en finir avec toute candidature à l'UE de la Turquie, ainsi diabolisée, et pratiquement "nazifiée".

Il en va de même de la notion de crime contre l'humanité, associée dans la loi à celle de génocide. La notion est entrée dans le droit en 1945 au procès de Nuremberg, et son imprescriptibilité signifiait qu'aucun des auteurs du crime n'était à l'abri de poursuites jusqu'à sa mort. On l'a vu pour les nazis. Mais l'Arménie ? Aucun des acteurs n'étant encore en vie et le crime datant de près d'un siècle, faut-il que ce soient les historiens qui en portent la responsabilité ? Comment ceux-ci pourraient-ils travailler sur un sujet désormais tabou ? »

 

Déclaration à La Nouvelle République, 15 octobre 2011 :

« Je suis un attaqué permanent. Il y a un an, alors que des Arméniens manifestaient au Sénat en faveur de la “Gayssotisation” de la loi [il s’agit de la proposition de loi Masse, rejetée par le Sénat en mai 2011], on a vu une banderole “Nora est le Himmler des Turcs”. Bernard-Henry Lévy m’en a fait une photo. »

Remarque : cette manifestation était organisée par le Conseil de coordination des associations arméniennes de France, déjà présidé par Jean-Marc « Ara » Toranian et Franck « Mourad » Papazian ; rien n’indique les organisateurs ont demandé aux porteurs de la banderole de la replier.


https://x.com/N_Kechichian/status/1447005344383873025 

« Simone Veil, Pierre Nora, Robert #Badinter... Des fossoyeurs de mémoire, de petits laquais qui ont rendu service aux negationnistes du génocide des Arméniens. Leurs insultes aux martyrs de 1915 ne resteront pas impunis. De + en + de voix s'élèveront pour dénoncer leurs saloperies. »


https://x.com/YerazYera/status/1929853119002820958 

« Cette phrase de Pierre Nora illustre l’élitisme mémoriel de certains intellectuels français, qui ont nié le terme génocide aux Arméniens, aux Rwandais ou aux Cambodgiens pour préserver l’“unicité” de la Shoah.

Souffrance hiérarchisée, mémoire instrumentalisée. 

Il est enfin mort ce jour. Il devra rendre des comptes à tous ceux qui sont morts dans ces génocides niés. »

 

Lire aussi, sur le fanatisme des nationalistes arméniens en France et ailleurs :

Le terrorisme arménien (physique et intellectuel) envers des historiens, des magistrats, des parlementaires et de simples militants associatifs

Avril 2001 : le boucher d’Orly libéré après le vote de la loi inconstitutionnelle « portant reconnaissance du génocide arménien »

L’affaire Bernard Lewis (1993-1995)

L’affaire Gilles Veinstein : la liberté des historiens attaquée

Le terroriste d’extrême droite Franck « Mourad » Papazian s’en prend à TF1 ; deux de ses lecteurs appellent au meurtre ; un seul commentaire est effacé

Un nostalgique de l’ASALA menace de mort des journalistes français

 

Sur la tragédie de 1915 :

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

Talat Pacha et les Arméniens

Les destins parallèles de Simon Petlioura et Talat Pacha

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

Les massacres de musulmans et de juifs anatoliens par les nationalistes arméniens (1914-1918)

Florilège des manipulations de sources dont s’est rendu coupable Taner Akçam

Le mensonge selon lequel cinq des « documents Andonian » auraient été « authentifiés » au procès Tehlirian (1921)

L’évolution et les remords d’Arnold Toynbee

L’évolution et les remords de James Barton

Le « négationnisme » d’Yves Ternon et Pierre Tévanian

 

Sur la perception de la question arménienne en France :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

L’arménophile Francis de Pressensé sur l’impossibilité démographique du séparatisme arménien en Anatolie (1895)

Les milieux coloniaux français face à la fin de l’Empire ottoman, au conflit turco-arménien et au conflit turco-grec

L’hostilité de l’opinion française (presse, Parlement) au traité de Sèvres (Grande Arménie incluse)

La gauche française et la question turco-arménienne dans les années 1920

Le soutien public d’Henri Rollin (officier de renseignement) aux conclusions de Pierre Loti

L’évolution d’Émile Wetterlé sur la question arménienne et les Turcs

jeudi 24 avril 2025

L’évolution et les remords d’Arnold Toynbee

 


Résumé : universitaire de formation et de profession, Arnold Toynbee (1889-1975) a passé la guerre comme propagandiste, produisant des textes de propagande contre l’Allemagne et l’Empire ottoman, en particulier deux brochures qu’il a rédigées seul (Armenia. The Murder of a Nation en 1915, puis The Murderous Tyranny of the Turk en 1917), et un recueil de textes dont il est le principal commentateur et compilateur (The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1916). Le recueil de 1916 contient — entre autres — des falsifications et des textes d’origine plus que douteuse. 

Après la Première Guerre mondiale, a renié publiquement plusieurs affirmations essentielles de ses publications propagandistes (publications qu’il n’a jamais fait rééditer), notamment le racisme explicite de sa brochure de 1917, l’affirmation selon laquelle le déplacement forcé d’Arméniens, en 1915-1916, était un acte injustifié, et le déni des massacres de Turcs. Il semble qu’en privé il soit allé encore plus loin.

 

Arnold Toynbee, Armenia. The Murder of a Nation, Londres-New York-Toronto, Hodder & Stoughton, 1915, p. 69 :

« Toutes ces horreurs, aussi bien le crime concerté que les raffinements locaux, ont été infligées aux Arméniens sans qu’il y ait eu l’ombre d’une provocation. »

 

Arnold Toynbee, The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire (aussi appelé « Livre bleu »), Londres, G. P. Putnam’s Sons, 1916, p. 639 :

« Les habitants arméniens de Van, alertés par le sort des villageois et par ce dernier crime des plus sinistres, se préparèrent, en cas de besoin, à l'autodéfense [affirmation dépourvue de tout rapport avec la réalité]. Leur action fut justifiée par Djevdet Bey lui-même, car il avait établi un cordon autour des faubourgs de Van, où vivait la majorité de la population arménienne, et, le 20 avril, il déchaîna ses troupes sur eux sans provocation. »

 

Lettre d’un Arménien des Pays-Bas à Boghos Nubar, via Genève, mai 1917, copiée par le ministère français des Affaires étrangères et reproduite dans Hasan Dilan (éd.), Les Événements arméniens dans les documents diplomatiques français. 1914-1918, Ankara, TTK, 2005, tome III, pp. 8-9 (les passages soulignés le sont dans l’original) :

« RECTIFICATION À APPORTER AU LIVRE DE LORD BRYCE SUR LES ARMÉNIENS

Lord Bryce m’a envoyé directement son livre [livre cité ci-dessus, et en fait rédigé pour l’essentiel par Toynbee] et je continue à correspondre avec lui, afin de corriger les erreurs éventuelles dans les rapports, et pour rester en relations avec lui à cause du sort futur des Arméniens.

Malheureusement, il se trouve parmi les rapports venant d’Ourfa recueillis dans le livre de Bryce un rapport n° 134, p. 530, qui est inventé de toutes pièces. On y accuse à tort M. Eckart (par erreur écrit Eckhard) d’avoir pris une part active au massacre. D’après ce rapport, Eckart serait venu à Ourfa comme missionnaire et espion, et c’est lui qui serait responsable de la triple répétition des massacres. Il serait capitaine d’artillerie allemand et aurait saccagé le quartier arménien et annihilé la population arménienne d’Ourfa.

Sur sa demande, on aurait emprisonné Messieurs Abraham Attarian, Salomon Effendi Kenadjian, A. Abouhayatian et Hagopian. Tout cela est des mensonges inventés, dans le but évident de rendre les Allemands responsables des massacres. M. Eckart est depuis 20 ans mon ami et collaborateur ; il était pendant 20 ans directeur de son orphelinat arménien et de l’industrie qui s’y rattache. Il a voué toute son activité au peuple arménien. Il est instituteur de son métier et n’a jamais fait de service militaire. Il n’a jamais tiré un coup de canon et ne connaît pas l’odeur de la poudre. […]

M. [Jakob] Künzler, qu’on donne à tort comme source d’information est au service de ma mission et un ami de M. Eckart. »

Commentaire : ce faux, publié dans un journal nationaliste arménien de New York, est maintenu, moyennant une correction très partielle dans une note de bas de page, dans l’édition française du Livre bleu, parue en 1917 (pp. 463-464).







James Morgan Read, Atrocity Propaganda, New Haven-Londres, Yale University Press/Oxford University Press, 1941, p. 221 :

« Il est aussi nécessaire d’ajouter que l’impression générale, après avoir lu ces pages de détails poignants concernant des actes aussi énormes, telles que recueillies dans le Livre bleu, est que la plus grande part repose sur des on-dit. »

 

Justin McCarthy, The Turk in America. The Creation of an Enduring Prejudice, Salt Lake City, University of Utah Press, 2010, p. 426, n. 214 :

« Barton [responsable missionnaire américain et fournisseur de documents pour le Livre bleu] a admis son ignorance dans plusieurs lettres (par exemple, FO 96/205, Barton à Toynbee, Boston, 1er mai 1916) :

“Mon cher Monsieur Toynbee,

Je regrette vivement que nous ne soyons pas en mesure de compléter les documents que notre comité a publiés sous forme d'épreuves pour la presse, datés du 4 octobre 1915. La plupart de ces documents ne sont pas ici ; en fait, beaucoup d'entre eux ne nous sont pas accessibles. Je doute que les noms de nombreux lieux soient particulièrement significatifs.

Dans les notes de Mme Christie, les noms ne nous ont pas été fournis.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

James L. Barton” »

Commentaire : malgré cet aveu, ces textes ont été publiés…

 

William H. McNeill, Arnold Toynbee. A Life, Oxford-New York, Oxford University Press, 1989, p. 74 :

« Plus tard, Toynbee a senti que cette présentation déséquilibrée trahissait la vérité historique. Ses sympathies, de fait, s’inversèrent, en partie du moins, parce qu’il sentait qu’il avait été injuste envers les Turcs et qu’il devait expier cette faute. »

 

Arnold Toynbee, The Western Question in Greece and Turkey, Londres-Bombay-Sydney, Constable & C°, 1922 :

« Or, au moment même où l'accord [sur le partage de l’Empire ottoman] était en cours de conclusion, j'étais employé par le gouvernement de Sa Majesté pour compiler tous les documents disponibles sur le traitement récent des Arméniens par le gouvernement turc dans un “Livre bleu” qui a été dûment publié et distribué comme propagande de guerre ! » (p. 50)

« Mon épouse et moi sommes également témoins des atrocités commises par les Grecs dans les régions de Yalova, Gemlik et Ismid, sur lesquelles portent en grande partie les rapports de ces derniers enquêteurs [Maurice Gehri et une commission anglo-franco-italienne]. Nous n’avons pas seulement recueilli de nombreuses preuves matérielles : maisons incendiées et pillées, cadavres récents et survivants terrorisés. Nous avons également été témoins de vols commis par des civils grecs et d’incendies criminels commis par des soldats grecs en uniforme. Nous avons également obtenu des preuves convaincantes que des atrocités similaires à celles que nous avions observées dans les environs de la Marmara en mai et juin 1921 avaient été commises depuis la même date dans de vastes zones du reste des territoires grecs occupés. » (pp. 259-260)

 « […] il est bien possible que, comme l’affirment les Turcs, les atrocités contre les Arméniens en 1915 aient été précédées d’une provocation similaire. » (p. 276)

Commentaire : Toynbee renie par cette phrase une des affirmations principales de ses publications propagandistes de la Première Guerre mondiale (voir ci-dessus).

« Préjugés occidentaux (passim)

Toynbee, Arnold J. : “The Murderous Tyranny of the Turks”. (Londres, 1917, Hodder & Stoughton.) [Un exemple — pas pire, peut-être, que la moyenne — de l’attitude erronée envers la “question d’Orient”.] » (p. 282)

Commentaire : Toynbee renie ici nommément et entièrement une des brochures qu’il a publiées durant la guerre.

« Pendant la guerre européenne [1914-1918], alors qu’en Angleterre, certains invoquaient l'ascendance nomade des Turcs ottomans afin de rendre compte du meurtre de 600 000 Arméniens, 500 000 nomades turcophones d’Asie centrale, appartenant à la Confédération kirghizo-kazake, étaient exterminés — également en exécution d’ordres supérieurs — par ce “le plus juste de l'humanité”, le muzhik russe. Des hommes, des femmes et des enfants ont été abattus ou ont été mis à mort de la façon la plus horrible, en se faisant voler leurs animaux et leur équipement, puis en étant chassés en plein hiver pour périr dans la montagne ou dans le désert. Quelques chanceux se sont échappés en passant de l'autre côté de la frontière chinoise. Ces atrocités ont été courageusement dénoncées et dénoncées par M. Kerensky à la Douma avant la première révolution russe, mais qui a écouté ou s'en est soucié ? Ni le gouvernement du tsar, ni le grand public occidental. » (p. 342)

« Leurs crimes [ceux des Turcs] sont indéniablement exagérés dans les dénonciations populaires publiées en Occident, et les crimes similaires commis par des chrétiens d’Orient sont presque toujours passés sous silence. » (p. 354)

Commentaire : l’omission des crimes commis par des Arméniens, des Assyriens et des Grecs est justement une caractéristique des trois publications de Toynbee durant la guerre ; il le savait mieux que personne. Il admet par ailleurs qu’une « part d’exagération » est à défalquer du Livre bleu (« The Truth about Near East Atrocities », Current History, XVIII-4, juillet 1923, p. 546).

 

Arnold Toynbee, « The Dénouement in the Near East », Contemporary Review, octobre 1922, p. 414 :

« En second lieu, les Grecs, au moment de leur sortie, ont manifestement répété à grande échelle ces crimes de massacre, d'incendie criminel et de pillage dont ils ont donné un exemple local lors de l'évacuation de la ville d'Ismid en juin 1921. Voici le récit de ces horreurs par un témoin oculaire américain* :

“Sans livrer bataille à aucun moment après la chute d'Ushak, l'armée grecque a ravagé la campagne, incendiant villages, détruisant ponts, laissant derrière elle une confusion sans issue.

Ushak est rasée. Alashehr n'est plus qu'un amas de ruines fumantes. Aïdin est plus qu'à moitié détruite. Du sommet du col de montagne au-dessus de Magnésie, j'ai vu cette ville s'élever en fumée.

Partout où les troupes grecques passaient, villages et villes étaient incendiés. De Panderma vers Brusa, à perte de vue, s'étendaient les hameaux en flammes. L'armée grecque a évacué — certes, mais elle a laissé l'Anatolie occidentale en ruines.

Des récits d'horreur indescriptible ont été rapportés au quartier général de l'armée grecque par des réfugiés chrétiens et des hommes d'affaires américains de retour de l'intérieur. Un Américain de renom m'a rapporté que les Grecs d'Aïd al-Adha avaient rassemblé un grand nombre de musulmans dans la mosquée, avaient jeté des bombes sur eux, puis avaient incendié le bâtiment. Une autre histoire provient des villages plus éloignés, où des femmes et des enfants ont été brûlés lorsque la mosquée a été incendiée. Ce ne sont là que deux des nombreuses histoires racontées, non par des propagandistes, mais par des chrétiens et des Américains témoins de ces actes.

Une armée incontrôlable, une armée orientale, est capable de choses terribles.”

Avant la publication de ce télégramme, l'auteur avait déjà reçu d'un ami britannique à Smyrne une lettre privée datée du 31 août 1922, dans laquelle figure le passage suivant :

“Un de nos Arméniens, descendu hier de Nazli, nous raconte avec une satisfaction apparente que, lorsque les Grecs ont réoccupé Ortakeui l'autre jour, le commandant a donné l'ordre de détruire quinze villages turcs de la région avec leurs habitants, et que cet ordre a été immédiatement exécuté. À quoi pouvons-nous nous attendre lorsque les Turcs en auront l'occasion ?”

* M. John Clayton, correspondant du Chicago Tribune (télégramme publié dans le Daily Telegraph du 12 septembre 1922). »

 

Stanford Jay Shaw, From Empire to Republic. The Turkish War of National Liberation, 1918-1923, Ankara, TTK, 2000, tome I, p. 62, n. 21 :

« Toynbee a admis devant Robert Zeidner en juin 1957 et devant l’auteur de ce livre, quand il a visité Harvard, en 1959, que les volumes qu’il a publiés durant la Première Guerre mondiale étaient “de la pure propagande de guerre”, contrairement aux livres qu’ils a rédigés ultérieurement : Zeidner, The Tricolor over the Taurus, p. 112. »

 

Arnold Toynbee, Acquaintances, Londres-New York-Toronto, Oxford University Press, 1967, pp. 241-242 :

« Depuis la guerre russo-turque de 1877-1878, la diaspora arménienne vivant dans le nord-est de l’Empire ottoman nourrissait des ambitions politiques. Comme la diaspora grecque plus à l’ouest de l’Anatolie, les Arméniens espéraient pouvoir, un jour, se tailler un État successeur sur des territoires ottomans. Ces aspirations politiques, arméniennes et grecques, n’étaient pas justifiées ; elles étaient le fait de minorités dispersées dans une majorité turque. Leurs aspirations ne menaçaient pas seulement de briser l’Empire turc ; elles ne pouvaient être mises en œuvre sans causer une grave injustice au peuple turc lui-même. Pour la Turquie, la question arménienne en était arrivée à un point critique lorsque le pays est intervenu dans la Première Guerre mondiale, quand les Russes ont battu les forces turques qui tentaient d’envahir le Caucase et quand ils ont envahi le nord-est de la Turquie. Les autorités turques sont arrivées à la conclusion que la population arménienne pouvait servir aux envahisseurs de ce qui s’appelle aujourd’hui une cinquième colonne. Elles ont donc décidé de déporter les Arméniens des zones concernées par la guerre, et cela, en soi, peut passer pour une mesure légitime de sécurité. »

 

Lire aussi, sur Arnold Toynbee et la manipulation de ce qu’il a réellement écrit :

L’urologue Yves Ternon : menteur sous serment

 

Sur une autre évolution de ce genre :

L’évolution et les remords de James Barton

 

Sur les missionnaires :

L’ingratitude de Vahan Cardashian envers les missionnaires américains

 

Sur l’usage récurrent de faux et de sources plus que douteuses par le nationalisme arménien et ses perroquets :

Le mensonge selon lequel cinq des « documents Andonian » auraient été « authentifiés » au procès Tehlirian (1921)

Florilège des manipulations de sources dont s’est rendu coupable Taner Akçam

Paul de Rémusat (alias Paul du Véou) : un tenant du « complot judéo-maçonnique », un agent d’influence de l’Italie fasciste et une référence pour le nationalisme arménien contemporain

Le soutien d’Arthur Beylerian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

 

Sur le rôle de cinquième colonne joué par les nationalistes arméniens :

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

Le 24 avril 1915 : mythe, réalités, contexte

 

Sur les massacres de Turcs :

Les massacres de musulmans et de juifs anatoliens par les nationalistes arméniens (1914-1918)

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

Le « négationnisme » d’Yves Ternon et Pierre Tévanian

La Légion arménienne, ses soutiens civils, leurs crimes et la dissolution de la légion par les autorités françaises (1919-1920)

 

Sur la politique arménienne des Jeunes-Turcs :

Talat Pacha et les Arméniens

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

Artin Boşgezenyan : un Jeune-Turc à la Chambre des députés ottomane

Zareh Dilber Efendi : conseiller d’État sous Abdülhamit II, sénateur jeune-turc et admirateur de Pierre Loti

 

Sur la guerre gréco-turque :

Le soutien nationaliste arménien à l’irrédentisme grec-constantinien, massacreur de marins français et de civils turcs

Les volontaires arméniens dans l’armée de la Grèce de Constantin Ier, massacreur de Français et de Turcs (1921-1922)

Aram Effendi et Süleyman al-Boustani contre les crimes de guerre grecs (1922)

lundi 21 avril 2025

Mort du pape François : la Russie et ses alliés arméniens perdent un soutien de poids


 


Jean-François Bouthors, « François,la Russie et la Chine : un désastre obstiné », Desk Russie, 16 septembre 2023 :

« Vladimir Poutine n’en attendait pas tant. En quelques mots, adressés en visioconférence à des jeunes rassemblés dans l’église Sainte-Catherine de Saint-Pétersbourg à l’occasion de la Journée de la jeunesse catholique russe, le 25 août dernier, le pape François a une nouvelle fois perdu une occasion de se taire. “Vous êtes les enfants de la grande Russie, celle des grands saints et des tsars, de Pierre le Grand, de Catherine II, d’un peuple russe de grande culture et de grande humanité, a-t-il déclaré. […] N’oubliez jamais ce grand héritage. Vous êtes les héritiers de la grande mère Russie, allez de l’avant avec cela.” […]

Rappelons que François, contrairement aux principaux responsables politiques occidentaux, ne s’est pas rendu à Kyïv pour s’entretenir avec Volodymyr Zelensky et, surtout, manifester personnellement son soutien au peuple ukrainien. Il n’a rencontré en tête à tête le président ukrainien qu’en mai dernier lorsque celui-ci est venu plaider la cause de l’Ukraine au Vatican. Un an plus tôt, le pape avait déclaré qu’il viendrait volontiers à Kyïv, mais qu’il devait commencer par se rendre à Moscou. Ce qui revenait à dire qu’il n’irait nulle part ! »

 

« "Hisser le drapeau blanc" : on vous résume les tensions entre le pape et l’Ukraine », Lexpress.fr, 12 mars 2024 :

« Tout part de la déclaration du pape François, diffusée samedi 9 mars. Dans une interview à la télévision suisse, le pontife appelle à "avoir le courage de hisser un drapeau blanc et à négocier" pour mettre un terme à la guerre en Ukraine "avant que les choses ne s’aggravent". Dans une allusion apparente à Kiev, il ajoute : "Négocier est un mot courageux. Quand vous voyez que vous êtes vaincu, que les choses ne marchent pas, ayez le courage de négocier." »

 

« Massacre des Arméniens : pour la première fois, un pape prononce le terme "génocide" », France24.com, 12 avril 2015 :

« Le pape François a utilisé, dimanche 12 avril, dans le cadre solennel de la basilique Saint-Pierre de Rome, le terme de "génocide" pour décrire le massacre des Arméniens il y a cent ans, au risque de fortement perturber ses relations diplomatiques avec la Turquie.

"Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme 'le premier génocide du XXe siècle' a frappé votre peuple arménien", a déclaré le pontife en citant un document signé en 2001 par le pape Jean Paul II et le patriarche arménien. »

 

Commentaires :

1)      François a utilisé (à tort) le terme « génocide » pour parler de la tragédie arménienne de 1915-1916, faisant fi des conclusions inverses auxquelles était arrivé son prédécesseur Benoît XV (1914-1922), dont la politique a été constamment turcophile, comme du refus de Paul VI de parler de « génocide », refus qui a entraîné l’assassinat de l’ambassadeur turc au Vatican, Taha Carim, le 9 juin 1977, assassinat que François s’est montré peu enclin à commémorer ;

2)      Il l’a fait quand l’Arménie était encore un protectorat russe, qui votait systématiquement contre les résolutions de l’ONU demandant la fin de l’occupation de la Crimée ;

3)      Sa déclaration de 2015 n’est pas seulement turcophobe (usage polémique du terme « génocide » et omission des victimes turques) :elle est aussi profondément méprisante pour les Hereros exterminés en 1905, par les forces allemandes de Namibie, elles-mêmes directement inspirées par le militant arménophile Paul Rohrbach, théoricien du génocide des ethnies noires, dès lors qu’elles contestent leur exploitation par le colonisateur blanc.

 

Lire aussi, sur la dimension russe de la question arménienne :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

Arthur Tchérep-Spiridovitch : arménophile militant, antisémite professionnel, raciste aryaniste et inspirateur du nazisme

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

Le consensus poutiniste chez les nationalistes arméniens

Jean-Marc « Ara » Toranian relaie la désinformation russe contre l’Ukraine et la Turquie

Jean-Marc « Ara » Toranian déplore l’orientation européenne et occidentale du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan et préfère la Russie

L’hostilité intangible des nationalistes arméniens à l’égard de l’Ukraine

 

Sur les Arméniens catholiques :

L’Empire ottoman tardif et ses catholiques (y compris les Arméniens catholiques)

Les catholiques (y compris les Arméniens catholiques) et la guerre d’indépendance turque

Aram Effendi et Süleyman al-Boustani contre les crimes de guerre grecs (1922)

 

Sur la tragédie de 1915-1916 :

Talat Pacha et les Arméniens

Le mensonge selon lequel cinq des « documents Andonian » auraient été « authentifiés » au procès Tehlirian (1921)

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

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