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jeudi 13 août 2026

Le terroriste Jean-Marc « Ara » Toranian : quarante-cinq ans de fidélité au Kremlin

 


Jean-Marc « Ara » Toranian et son ami Monte Melkonian, assassin d’enfant et numéro 2 de l’ASALA de 1980 à 1983

 

Laurence Boulanger, « La presse arménienne en France. — II. Le deuxième souffle », Arménia, novembre 1983, p. 16 :

« En 1976, dix jeunes Arméniens de gauche [sic] fondent “Lutte arménienne”. Hay Baykar sera leur journal. […]

En mars 1982, Lutte arménienne devient la section française d’un “Mouvement national arménien pour l’ASALA” [Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménien, ouvertement prosoviétique, dépendante, durant des années, de l’agent du KGB Waddi Haddad pour son entraînement sa logistique], qui compte sept autres organisations en diaspora : Canada, Etats-Unis, Iran, Angleterre, Inde, Grèce, Chypre.

En 1980, Hay Baykar tire a 3000 exemplaires, dont 1200 sont vendus en France et 600 à 700 à l’étranger : Iran, Etats-Unis et même Afrique. Puis il y a une interruption de six mois provoquée par la crise interne qui divise l’organisation entre ceux qui soutiennent l’ASALA et ceux qui se déclarent solidaires de la dissidence en Union soviétique. Une nouvelle ligne alors se fait jour : privilégier les problèmes relatifs à la Turquie et ne pas faire jouer la question des droits de l’homme tous azimuts, en particulier sous le parapluie soviétique. Selon Ara Toranian, alimenter les contradictions internes à l’URSS n’est pas le problème le plus urgent pour la communauté en diaspora, sinon l’Arménie mourra.

La scission a lieu en 1981. Hay Baykar devient Hay Baykar Hayasdan, organe du Mouvement National Arménien, le MNA. […]

Ara Toranian écrit l’éditorial. »

 

Jean-Marc « Ara » Toranian, « Réintégrer les intérêts stratégiques », armenews.com, 29 juillet 2026 :

« Même s’il a eu des conséquences négatives sur l’Etat de droit (corruption-oligarchie), ce choix des régimes précédents en faveur de Moscou, a du moins rempli son office sur le plan de l’intégrité territoriale. L’Arménie a eu certes à subir un nombre considérable de violations du cessez-le-feu par l’Azerbaïdjan, entre 1994 et 2016, qui se sont traduites par des centaines de morts. Mais la ligne de front a tenu. Et Poutine a sifflé la fin des hostilités au bout de 4 jours, quand l’Azerbaïdjan s’est lancé dans une offensive militaire contre l’Artsakh en avril 2016.

Dans ces conditions, la question se pose de savoir, pour quelles raisons le régime Pachinian ne s’est-il pas contenté, comme il s’y était engagé lors de la Révolution de Velours, de mettre le pays sur des rails démocratiques en interne, et s’est-il au contraire échiné depuis à saper les liens avec son allié stratégique, comme pour complaire à l’occident ?

La lutte contre la corruption (qui n’a pas fait des miracles depuis) passait-elle obligatoirement par ce risque sécuritaire que l’Arménie a payé au prix fort lors de la guerre des 44 jours, en 2020 ? Pourquoi avoir voulu imposer absolument ce changement de cap stratégique, ressenti comme une trahison à Moscou et qui est en train de transformer l’Arménie en un terrain de jeu pour les grandes puissances ?

Pourquoi ces provocations multiples à l’égard de l’un de ses rares protecteurs (selon le mot de Gérard Chaliand), qui ont commencé avec le limogeage en 2018 de Youri Khatchadourov, le représentant de l’Arménie à l’OTSC et celui d’Edouard Nalbandian, ministre des Affaires étrangères, deux hauts responsables bénéficiant de la confiance de Moscou ?

Avec le recul, et bien que Pachinian s’en défendit au début : la révolution de velours apparait bien aujourd’hui pour ce qu’elle était : un Maïdan arménien. C’est à dire une révolution de couleur, anti-russe, fomentée de longue main par les Etats-Unis. Au-delà de ses objectifs démocratiques proclamés -bien légitimes-, son but géopolitique était évident : fragiliser les marches méridionales de l’Empire, enfoncer un coin dans la domination russe au sud-caucase, réputé inexpugnable. Un enjeu majeur, à la frontière avec l’Iran, qui valait bien quelques petits sacrifices. C’est naturellement l’Arménie qui en a payé le prix, quantité négligeable par rapport à la Turquie, pilier de l’OTAN et à son frère azerbaïdjanais, allié d’Israël, riche d’un haut potentiel stratégique (face à Téhéran) et énergétique.

Il était clair dès le début, et nous l’avions signalé dans ces mêmes colonnes, que Pachinian était soutenu par les Etats-Unis, dont nombre d’ONG ont mené un travail de pénétration en Arménie depuis 1991. Il a donc privilégié comme il se doit leurs intérêts et persévère en ce sens jusqu’à aujourd’hui, avec la route Trump qui va assurer une continuité terrestre entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, via l’Arménie, tout en laissant planer un soupçon d’incertitude sur l’avenir de la frontière nord de l’Iran. »

Commentaires :

1)      Contrairement à ce que prétend M. Toranian, la défaite arménienne de 2020 ne doit presque rien au changement de gouvernement intervenu en 2018 ; la Russie et l’Iran ont armé l’Arménie et la « république » séparatiste du Karabakh durant toute la guerre ; l’intervention russe en novembre 2020 a contraint l’Azerbaïdjan à signer un cessez-le-feu précipité, alors que l’armée azerbaïdjanaise venait de reprendre Choucha et se trouvait donc à côté de la capitale séparatiste, Khankendi (appelée par les séparatistes « Stepanakert », en hommage au boucher Stepan Chaoumian, ami personnel de Staline, fusillé par des sociaux-démocrates russes anticommunistes, avec le feu vert des autorités britanniques).

En réalité, la différence entre la guerre de 2020 et celle de 2016 est due à une série de facteurs : c’est seulement en 2014 que les importations azerbaïdjanaises de matériel militaire sont devenues majoritairement non-russes (israéliennes, turques, bulgares et françaises) ; la guerre de 2016 a été l’occasion de tester ces armes qui commençaient à peine à s’accumuler, et à prouver l’efficacité des drones kamikazes (encore discutée il y a une décennie) ; en 2016, l’effet des sanctions internationales de 2014-2015 ne se faisait pas autant sentir en Russie qu’en 2020 et, par définition, les sanctions de 2018 n’avaient pas encore été prononcées ; c’est seulement en 2018 que le gazoduc transanatolien, transportant du gaz azerbaïdjanais vers et via la Turquie, a été terminé, et en 2019 qu’il a véritablement commencé à fonctionner, parachevant l’œuvre de souveraineté en matière d’exportations énergétiques, commencée par le gouvernement azerbaïdjanais avec l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, inauguré en 2005 ; et c’est en 2017 que le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars a été, pour sa part, inauguré.

2)      Jusqu’à l’automne 2022 au moins, le Kremlin n’a eu aucun motif tangible de se plaindre du gouvernement de Nikol Pachinyan : en 2019, 2020 et 2021, l’Arménie a voté contre l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’ONU, rare cas de soutien, par un membre de l’ONU, à la position russe sur la Crimée ; en février 2022, elle fut l’unique membre du Conseil de l’Europe (à part la Russie elle-même) à voter contre la suspension des Russes de cette organisation. C’est seulement en septembre 2023 que l’Arménie a envoyé une aide humanitaire (quantitativement symbolique) à l’Ukraine et ce n’est qu’en août 2024 que le FSB russe a perdu le contrôle de l’aéroport d’Erevan ;

3)      En parlant de « Maïdan arménien », M. Toranian reprend une fois de plus la propagande du Kremlin, méprisant à la fois les Ukrainiens et les Arméniens : Maïdan était un soulèvement spontané contre un président pourri jusqu’à la moelle, qui venait de trahir sa promesse de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; la révolution de 2018 en Arménie fut un mouvement tout aussi spontané, même s’il était plus limité dans ses ambitions (en finir avec la corruption et le bourrage d’urnes par le régime Sarkissian-Kotcharian ; la dépendance à la Russie était alors très peu discutée). Plus grave encore, M. Toranian reprend, de manière à peine implicite, la menace de Moscou contre l’Arménie : si vous imitez l’Ukraine dans son rapprochement avec l’UE, vous subirez un sort comparable. Or, et il le sait pertinemment, seule l’alliance turco-azerbaïdjanaise est une garantie militaire contre une telle menace. Européanisation, démocratisation et paix avec les voisins turciques sont inextricablement liés, comme l’autoritarisme d’avant 2018, la soumission à Moscou, l’alignement sur Téhéran et l’hystérie antiturcique sont indissociables.

 

Lire aussi, sur le personnage :

Jean-Marc « Ara » Toranian déplore l’orientation européenne et occidentale du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan et préfère la Russie

Quand Jean-Marc « Ara » Toranian reprochait à la FRA de ne pas être assez terroriste (1981)

Quand la police française enquêtait sur le financement de l’ASALA, elle entendait le nom de Jean-Marc « Ara » Toranian

Janvier 1984 : la police de la République met au pas les énergumènes de Jean-Marc « Ara » Toranian

Quand Jean-Marc « Ara » Toranian menaçait d’attentats la France de la première cohabitation (1986)

 

Sur le rôle de la Russie poutinienne :

La Fédération révolutionnaire arménienne confirme une nouvelle fois son hostilité envers l’évolution pro-occidentale de l’Arménie

Le poutiniste Franck « Mourad » Papazian n’aime ni la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ni l’OTAN

Le dachnak Haytoug Chamlian vitupère la politique de paix du Premier ministre arménien et injurie la majorité de ses compatriotes (diaspora incluse)

Le consensus poutiniste chez les nationalistes arméniens

Édouard Broussalian : complotiste, putschiste, antisémite, poutiniste, diffamateur et nationaliste arménien (ensemble connu)

L’hostilité intangible des nationalistes arméniens à l’égard de l’Ukraine

 

Sur le rôle de la Russie soviétique, puis de l’URSS :

1915 : le Premier ministre arménien ébrèche le tabou du « génocide »

La participation de la Fédération révolutionnaire arménienne à la répression sanguinaire des Soviétiques contre les patriotes d’Asie centrale en 1918-1919

L’agitation irrédentiste dans l’Arménie soviétique à l’époque de l’alliance entre Staline et Hitler

De l’anarchisme au fascisme, les alliances très variables d’Archag Tchobanian

L’Union générale arménienne de bienfaisance et le scandale des piastres

La popularité du stalinisme dans la diaspora arménienne

Le rôle de l’URSS et de l’ASALA dans la réactivation des thèmes antisémites et antimaçonniques du nationalisme arménien

 

Sur le rôle de la Russie tsariste :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

Arthur Tchérep-Spiridovitch : arménophile militant, antisémite professionnel, raciste aryaniste et inspirateur du nazisme

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

lundi 21 avril 2025

Mort du pape François : la Russie et ses alliés arméniens perdent un soutien de poids


 


Jean-François Bouthors, « François,la Russie et la Chine : un désastre obstiné », Desk Russie, 16 septembre 2023 :

« Vladimir Poutine n’en attendait pas tant. En quelques mots, adressés en visioconférence à des jeunes rassemblés dans l’église Sainte-Catherine de Saint-Pétersbourg à l’occasion de la Journée de la jeunesse catholique russe, le 25 août dernier, le pape François a une nouvelle fois perdu une occasion de se taire. “Vous êtes les enfants de la grande Russie, celle des grands saints et des tsars, de Pierre le Grand, de Catherine II, d’un peuple russe de grande culture et de grande humanité, a-t-il déclaré. […] N’oubliez jamais ce grand héritage. Vous êtes les héritiers de la grande mère Russie, allez de l’avant avec cela.” […]

Rappelons que François, contrairement aux principaux responsables politiques occidentaux, ne s’est pas rendu à Kyïv pour s’entretenir avec Volodymyr Zelensky et, surtout, manifester personnellement son soutien au peuple ukrainien. Il n’a rencontré en tête à tête le président ukrainien qu’en mai dernier lorsque celui-ci est venu plaider la cause de l’Ukraine au Vatican. Un an plus tôt, le pape avait déclaré qu’il viendrait volontiers à Kyïv, mais qu’il devait commencer par se rendre à Moscou. Ce qui revenait à dire qu’il n’irait nulle part ! »

 

« "Hisser le drapeau blanc" : on vous résume les tensions entre le pape et l’Ukraine », Lexpress.fr, 12 mars 2024 :

« Tout part de la déclaration du pape François, diffusée samedi 9 mars. Dans une interview à la télévision suisse, le pontife appelle à "avoir le courage de hisser un drapeau blanc et à négocier" pour mettre un terme à la guerre en Ukraine "avant que les choses ne s’aggravent". Dans une allusion apparente à Kiev, il ajoute : "Négocier est un mot courageux. Quand vous voyez que vous êtes vaincu, que les choses ne marchent pas, ayez le courage de négocier." »

 

« Massacre des Arméniens : pour la première fois, un pape prononce le terme "génocide" », France24.com, 12 avril 2015 :

« Le pape François a utilisé, dimanche 12 avril, dans le cadre solennel de la basilique Saint-Pierre de Rome, le terme de "génocide" pour décrire le massacre des Arméniens il y a cent ans, au risque de fortement perturber ses relations diplomatiques avec la Turquie.

"Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme 'le premier génocide du XXe siècle' a frappé votre peuple arménien", a déclaré le pontife en citant un document signé en 2001 par le pape Jean Paul II et le patriarche arménien. »

 

Commentaires :

1)      François a utilisé (à tort) le terme « génocide » pour parler de la tragédie arménienne de 1915-1916, faisant fi des conclusions inverses auxquelles était arrivé son prédécesseur Benoît XV (1914-1922), dont la politique a été constamment turcophile, comme du refus de Paul VI de parler de « génocide », refus qui a entraîné l’assassinat de l’ambassadeur turc au Vatican, Taha Carim, le 9 juin 1977, assassinat que François s’est montré peu enclin à commémorer ;

2)      Il l’a fait quand l’Arménie était encore un protectorat russe, qui votait systématiquement contre les résolutions de l’ONU demandant la fin de l’occupation de la Crimée ;

3)      Sa déclaration de 2015 n’est pas seulement turcophobe (usage polémique du terme « génocide » et omission des victimes turques) :elle est aussi profondément méprisante pour les Hereros exterminés en 1905, par les forces allemandes de Namibie, elles-mêmes directement inspirées par le militant arménophile Paul Rohrbach, théoricien du génocide des ethnies noires, dès lors qu’elles contestent leur exploitation par le colonisateur blanc.

 

Lire aussi, sur la dimension russe de la question arménienne :

La crise arménienne de 1895 vue par la presse française

Arthur Tchérep-Spiridovitch : arménophile militant, antisémite professionnel, raciste aryaniste et inspirateur du nazisme

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

Le consensus poutiniste chez les nationalistes arméniens

Jean-Marc « Ara » Toranian relaie la désinformation russe contre l’Ukraine et la Turquie

Jean-Marc « Ara » Toranian déplore l’orientation européenne et occidentale du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan et préfère la Russie

L’hostilité intangible des nationalistes arméniens à l’égard de l’Ukraine

 

Sur les Arméniens catholiques :

L’Empire ottoman tardif et ses catholiques (y compris les Arméniens catholiques)

Les catholiques (y compris les Arméniens catholiques) et la guerre d’indépendance turque

Aram Effendi et Süleyman al-Boustani contre les crimes de guerre grecs (1922)

 

Sur la tragédie de 1915-1916 :

Talat Pacha et les Arméniens

Le mensonge selon lequel cinq des « documents Andonian » auraient été « authentifiés » au procès Tehlirian (1921)

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

Hamit (Kapancı) Bey et les Arméniens

L’augmentation de la population arménienne à Istanbul entre 1914 et juillet 1922

L’urologue Yves Ternon : menteur sous serment

Florilège des manipulations de sources dont s’est rendu coupable Taner Akçam

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

Le « négationnisme » d’Yves Ternon et Pierre Tévanian

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

 

Sur les patriotes ukrainiens et ottomans :

Les destins parallèles de Simon Petlioura et Talat Pacha

vendredi 28 février 2025

Amusant : la dispute entre la FRA-Dachnak et le Hintchak en France, en 2025

 




 

« Droit de réponse : Le génocide arménien n’est pas sujet à débat, par Anahit Hakopian, Jules Boyadjian, Harout Mardirossian », armenews.com, 22 février 2025 :

« Nous, actuelle et anciens Présidents du Comité de Défense de la Cause Arménienne [branche de la Fédération révolutionnaire arménienne], écrivons en réaction à la tribune publiée le 9 février 2025 sur le site des Nouvelles d’Arménie, par laquelle, son auteur, René Dzagoyan [hintchakiste, M. Dzagoyan a refusé de prononcer la moindre réprobation contre l’attentat d’Orly, et a été témoin de la défense lors du procès du réseau logistique de l’ASALA, en 1985], formule des accusations abjectes à l’encontre de notre organisation. Ces dernières étant soutenues par des impasses et contre-vérités historiques majeures, procédées qui concourent à une manœuvre de falsification de l’histoire, nous faisons valoir un droit de réponse. »

 

« L’auteur de cette tribune revient sur les déclarations de Nikol Pashinyan qu’il cite partiellement pour leur faire dire ce qu’elles ne disent pas à savoir que le mouvement international de reconnaissance du génocide arménien aurait été de l’initiative exclusive de l’Arménie soviétique. Il omet, certainement à dessein, la première partie de la déclaration de Pashinyan qui a déclaré “Nous devons comprendre ce qui s’est passé et pourquoi cela s’est passé, comment nous l’avons perçu et à travers qui nous l’avons perçu.” Ces propos ne sont rien d’autre qu’un pamphlet négationniste visant à relativiser le génocide, à présenter l’accusation de génocide comme une perception subjective, exactement la même rhétorique qui a conduit le CDCA à intenter une action judiciaire contre Bernard Lewis à l’issue de laquelle, en 1995, les juridictions ont constaté le caractère négationniste. »

Commentaires :

1)      L’expression « pamphlet négationniste », pour désigner un constat élémentaire par le Premier ministre arménien (issu des urnes, alors que la FRA-Dachnak tourne autour de 5 % aux élections arméniennes), suffit à montrer le caractère délirant de ce texte ;

2)      Le CDCA a été débouté, en 1994, de son action contre Bernard Lewis, de même que l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française (Agrif, à l’époque satellite du Front national) et l’Union médicale arménienne de France, en 1995 ;

3)      La condamnation civile de 1995, à la suite de l’action engagée par le Forum des associations arméniennes de France (nationaliste, mais hostile à la FRA-Dachnak), ne parle pas d’un quelconque « caractère négationniste », refuse de prendre position sur 1915 et se réfère à une utilisation de l’article 1382 (aujourd’hui 1240) du code civil qui n’est plus admise par la Cour de cassation depuis 2005 ;

4)      Le CDCA a été débouté, en 2007, de son action en justice contre le Quid, pour un motif similaire ;

5)      Le CDCA s’est toujours abstenu de poursuivre en justice Marc Ferro, Odile Moreau, Robert Mantran, Xavier de Planhol, Gilles Veinstein, l’auteur de ce blog, ou Bernard Lewis lui-même, pour la traduction française de son Histoire du Moyen-Orient, parue en 1997 chez Albin Michel, où il reprend les mêmes arguments qu’en 1993-1994.

 

« Le premier acte de dimension mondiale visant à faire reconnaître le crime de 1915 n’est autre que le procès Tehlirian lui-même. Parfaitement documenté depuis l’ouvrage de Jacques Derogy, le procès Tehlirian est issu de la volonté de la FRA Dachnaktsoutioun que le vengeur du peuple arménien soit arrêté par les autorités allemandes, pour que le procès Tehlirian devienne en réalité le procès de Talaat Pacha. »

Commentaire : j’ai expliqué ici que la défense de Tehlirian reposait sur une série de mensonges, et le CDCA en confirme un, puisqu’il rappelle que l’assassinat de Talat était un acte mûrement prémédité de la FRA-Dachnak, alors que Tehlirian a toujours prétendu, durant l’instruction comme durant son procès, avoir agi seul.

 

« Et si le concept de « génocide » n’existe pas à cette date, celui qui en est à l’origine, le juriste Raphael Lemkin, s’est précisément inspiré de ce procès pour le concevoir comme l’indique l’universitaire au CNRS Claire Mouradian. C’est dire le caractère essentiel quasi séminal du procès Tehlirian. »

Commentaire : Mme Mouradian peut prétendre ce qu’elle veut, ce n’est pas supérieur à l’humble réalité des faits. Raphael Lemkin (professeur de droit de la famille dans une université polonaise de Province…) a fait sa première incursion dans le droit international en réclamant (en vain), en 1933, la création du « crime de barbarie », notion vague. Dans sa communication de 1933, il n’est à aucun moment question de Tehlirian, ni des Arméniens en général, ni de l’Empire ottoman.

Le livre de Raphael Lemkin Axis Rule in Occupied Europe, écrit en 1943 et paru en 1944, où Lemkin invente le mot « génocide », n’utilise pas plus les termes « Arméniens », « Talat », ou « Empire ottoman ». Il ne parle de la Turquie qu’une seule fois (p. 185), et encore parce qu’il y est question d’une ville grecque proche de la Thrace turque. Il n’y parle jamais du procès Tehlirian. Dans son article sur le crime de génocide paru en 1946, il n’évoque pas davantage du procès Tehlirian, et ne fait que deux très courtes allusions aux Arméniens ottomans, sans donner un rôle particulier à la tragédie de 1915-1916 dans l’élaboration du terme « génocide ». Enfin, la définition que Lemkin donnait de ce terme a été rejetée par l’ONU en 1948, lorsque de simple mot, le génocide est devenu un crime de droit international.

 

« Le Comité de Défense de la Cause Arménienne est né en 1965, autour de personnalités comme Ara Krikorian et Jules Mardirossian, à la suite d’une décision du Congrès Mondial de la FRA Dachnaktsoutioun de 1963 de réinvestir avec force et détermination le terrain politique en vue d’obtenir la reconnaissance du génocide arménien. »

Commentaire : Cette phrase confirme la remarque de M. Pachinyan sur le rôle essentiel de l’URSS dans la dissémination internationale de l’accusation de « génocide arménien », puisque c’est lors de ce même congrès qu’ont été élus au bureau mondial des dirigeants de la FRA, en particulier Hraïr Maroukhian et P. Papazian, prônant la sortie de l’alliance américaine pour entrer dans l’alliance soviétique (cf. Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, Paris, PUF, 2002, pp. 18-20).

 

« Le CDCA a aussi œuvré en 1987 auprès du Parlement européen pour la reconnaissance du génocide arménien »

Commentaire : Outre que le CDCA fait l’impasse sur les votes négatifs du Parlement européen en 1985 et 1986, il omet de préciser que le vote favorable de 1987 a été extorqué par la menace physique avec armes.

 

Lire aussi :

Le mensonge selon lequel cinq des « documents Andonian » auraient été « authentifiés » au procès Tehlirian (1921)

Le terrorisme interarménien pendant l’entre-deux-guerres

Misak Torlakian : du terrorisme de Némésis au renseignement du Troisième Reich

Le soutien du parti Hintchak au terrorisme de l’ASALA

Bernard Jouanneau : défenseur de la « cause arménienne » et du conspirationniste Thierry Meyssan

L’assassinat du maire de Van Bedros Kapamaciyan par la Fédération révolutionnaire arménienne (1912)

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

Le caractère mûrement prémédité de la révolte arménienne de Van (avril 1915)

Talat Pacha et les Arméniens

Les destins parallèles de Simon Petlioura et Talat Pacha

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

Hamit (Kapancı) Bey et les Arméniens

Les Arméniens turcs et l’émergence de l’accusation de « génocide »

mardi 31 décembre 2024

Les graves accusations de l’ambassadeur Tunç Üğdül contre Jean-Marc « Ara » Toranian

 

 


Tunç Üğdül, Diplomasi Cephesi. Hariciyeci Bir Çiftirn 40 Yılı (1980-2020), İstanbul, Remzi Kitabevi, 2022, pp. 38-39 :

« Un facteur commun aux attentats perpétrés en France est que Jean-Marc Ara Toranian était  président du Mouvement national arménien, qui constitue la branche politique de l’ASALA, et du Comité de soutien aux prisonniers politiques arméniens, qui menait des campagnes de soutien aux terroristes arrêtés et jugés. Les mains de Toranian auraient dû être considérées comme aussi trempées de sang que celles des terroristes qui ont assassiné nos diplomates et les membres de leurs familles. Les experts s’accordent sur le fait que Toranian et son entourage ont assuré l’accueil et l’hébergement des terroristes, la désignation des cibles, la fourniture et le dépôt d’armes, ainsi que l’exfiltration hors du pays. Toutefois, le principal rôle public d’Ara Toranian était d’apparaître dans les médias après chaque assassinat, de formuler des accusations de génocide sans faire montre d’aucune compassion pour ceux qui avaient perdu la vie et justifier la mise à mort d’innocents. Ara Toranian a toujours été à l’avant-garde des campagnes de lynchage contre ceux qui pensaient différemment de lui et de toutes sortes d’activités antiturques. Il est possible d’ajouter à son nom celui de l’avocat et homme politique d’origine arménienne Patrick Devedjian. Devedjian lui aussi a défendu ouvertement les attentats des terroristes arméniens à chaque occasion, leur a servi d’avocat lors de leurs procès, et a participé à toutes sortes d’activités contre notre pays jusqu’à la fin de sa vie. »

 

Commentaires :

1)      M. Üğdül a été jeune diplomate à Paris, de 1983 à 1986, puis directeur général pour la recherche et la sécurité au ministère turc des Affaires étrangères, de 2013 à 2016 ;

2)      Le réseau logistique de l’ASALA en France, arrêté par la police française en juillet 1982, et condamné en 1985 (en première instance, puis en appel) pour détention illégale d’armes et d’explosifs, était entièrement constitué par des membres du Mouvement national arménien, et M. Toranian n’a exprimé à leur égard que le soutien le plus total (Hay Baykar, juillet-août 1985, p. 8 ; Richard Mels, « 30 mois avec sursis pour Charles Sansonetti et Katchadur Gulumian », Hay Baykar, 25 novembre 1985, p. 5) ;

3)      Le second réseau logistique, constitué après ces arrestations et démantelé après l’attentat d’Orly, jugé et condamné à Créteil en décembre 1984, était lui aussi constitué entièrement de membres du MNA, ardemment soutenus par leur chef, M. Toranian (« Procès des boucs émissaires de la répression anti-arménienne à Créteil », Hay Baykar, 12 janvier 1985, pp. 4-8). À la mort du principal prévenu, survenue, ironie de l’histoire, en juillet 2023, M. Toranian a publié une nécrologie particulièrement favorable de ce terroriste ;

4)      Au terme d’un procès distinct, plusieurs membres du MNA ont été condamnés pour recel de malfaiteurs, en l’occurrence Soner Nayir, lui-même condamé en 1985 à quinze ans de réclusion criminelle pour complicité dans l’attentat d’Orly (« Bobigny — La solidarité arménienne condamnée », Hay Baykar, 10 mai 1985, pp. 8-9) ;

5)      M. Toranian a annoncé une plainte en diffamation contre Gilles Ménage, ancien conseiller spécial de François Mitterrand, qui l’accuse dans ses Mémoires d’avoir personnellement pris part à la tentative d’exfiltrer Soner Nayir hors de France, mais n’en a finalement rien fait ;

6)      Zibour Kassbar, membre du MNA, a été condamnée en 1986 pour association de malfaiteurs, détention d’armes, détention d'artifices et d’appareils destinés à l'emploi des explosifs et falsification de documents administratifs, au bénéfice de l’ASALA-Mouvement révolutionnaire, groupe dissident créé en juillet 1983 et soutenu par le MNA à partir du mois suivant (ce qui n’a en rien altéré son soutien aux terroristes de l’ASALA déjà arrêtés) ;

7)      Au terme du procès des complices de l’assassinat de Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui a été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour des faits fort graves, mais qui n’atteignent pas le degré de gravité représenté par les pires articles de M. Toranian, se félicitant des attentats déjà perpétrés et souhaitant leur renouvellement, ce qui s’est effectivement produit, et avec l’aide logistique citée ci-dessus.

 

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dimanche 20 octobre 2024

L’affaire Gilles Veinstein : la liberté des historiens attaquée

 



 Gilles Veinstein, « Trois questions sur un massacre », L’Histoire, n° 187, avril 1995, pp. 40-41 :

« La réalité des massacres, et même leur ampleur ne sont mis en question par personne, y compris en Turquie. En fait, la controverse porte sur trois points principaux, de nature fort différente. En premier lieu, le chiffre d’un million et demi de victimes qui figure sur le monument commémoratif de Marseille, et qui est rituellement répété, est aujourd’hui rejeté par de nombreux historiens, proches ou non des thèses officielles turques. Loin d’être le plus minimaliste, le démographe américain Justin McCarthy, par exemple, estime que l’ensemble des Arméniens d’Anatolie ne dépassait pas un million et demi de personnes à la veille du conflit mondial, et que, compte tenu du chiffre des rescapés, environ 600 000 Arméniens auraient péri en Anatolie en 1915, soit près de la moitié de la communauté [4].

Deuxième point : il y eut aussi de très nombreuses victimes parmi les musulmans tout au long de la guerre, du fait des combats mais aussi des actions menées contre eux par des Arméniens, dans un contexte de rivalité ethnique et nationale [5]. S’il y a des victimes oubliées, ce sont bien celles-là, et les Turcs d’aujourd’hui sont en droit de dénoncer la partialité de l’opinion occidentale à cet égard. Est-ce parce qu’il ne s’agissait que de musulmans qu’on les néglige, ou bien parce qu’on estimerait implicitement que le succès final de leurs congénères les prive du statut de martyrs ? Quel regard porterions-nous donc sur les mêmes faits, si les choses avaient tourné autrement, si les Arméniens avaient finalement fondé, sur les décombres ottomans, un État durable en Anatolie ?

Mais le dernier point, crucial, du débat, par ses implications juridiques et politiques, est de savoir si les massacres perpétrés contre les Arméniens le furent sur ordre du gouvernement jeune-turc, si les transferts n’ont été qu’un leurre pour une entreprise systématique d’extermination, mise en œuvre selon des modalités diverses, mais décidée, planifiée, téléguidée au niveau gouvernemental, ou si les Jeunes-Turcs furent seulement coupables d’avoir imprudemment déclenché des déplacements qui finirent en hécatombes. Le seul fait de poser la question peut sembler absurde et scandaleux. Il est vrai que l’implication étatique est un préalable à la pleine application à la tragédie arménienne du terme de génocide, tel qu’il a été forgé en 1944 et défini par le procès de Nuremberg et la convention des Nations Unies de 1948.

Il faut pourtant admettre qu’on ne dispose pas jusqu’à présent de preuve de cette implication gouvernementale. Les documents produits par les Arméniens, des ordres de Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur, et d’autres hauts officiels ottomans ordonnant explicitement le massacre des hommes, des femmes, et des enfants arméniens, désignés comme “documents Andonian”, du nom de leur éditeur, n’étaient que des faux, comme la critique historique l’a prouvé par la suite [6]. […]

Au demeurant, quels que soient les indices qu’on estimera pouvoir en tirer en faveur d’une implication du gouvernement ottoman, il restera à expliquer comment dans le même temps les autorités d’Istanbul dénonçaient les exactions commises contre les Arméniens, en interdisaient le renouvellement, traînaient les coupables devant des cours martiales. On a ainsi connaissance de 1 397 cas de condamnations d’agents ottomans pour crimes contre les Arméniens, dont des condamnations à mort [9]. »

 

Pierre Chuvin, « Mauvais procès contre un historien », Libération, 6 janvier 1999 :

« Monsieur Gilles Veinstein, historien de la période classique de l’Empire ottoman (XVIe-XVIIIe siècles), vient d’être élu au Collège de France. Selon le rituel de cette institution, l’élection s’est déroulée en deux étapes séparées par plusieurs mois : décision sur un programme d’études présenté par le candidat, élection nominative du candidat. Malheureusement pour lui, M. Veinstein ne s’est pas contenté de publier des archives de cadis ottomans ou des synthèses, d’ailleurs remarquables, sur la grande époque de Soliman. Aussi son élection, après avoir entraîné un tir de barrage intense dans les couloirs d’une institution qui, malgré plus de six mois de pressions, n’a pas cédé, est-elle maintenant soumise par Libération au tribunal de l’opinion publique.

Qu’a donc fait M. Veinstein ? Il est intervenu pour appeler à un examen dans son contexte historique de la tragédie qui a frappé les Arméniens de l’Empire ottoman au printemps 1915. Il est intervenu à ce sujet une fois et une seule, mais ce fut apparemment beaucoup trop, et assez pour que ses détracteurs parlent au pluriel “des écrits” de M. Veinstein, comme s’il n’avait fait que cela. En avril 1995, sur deux pages de la revue l’Histoire, dans un dossier consacré tout entier aux événements de 1915, il a en effet accepté de présenter le point de vue d’un “ottomanisant”, sachant que son article serait suivi d’une contribution d’Yves Ternon réaffirmant avec énergie qu’il y a bien eu, en 1915, crime de génocide sur le peuple arménien, commis sur ordre du Comité Union et Progrès alors au pouvoir à Istanbul.

Cela suffit-il à faire de M. Veinstein le négateur du génocide arménien ? La cause ne devrait pas avoir à être plaidée : il suffit de lire sa contribution pour voir qu’elle contient ni négation du drame ni remise en cause de son ampleur. Or, il est l’objet d’une violente campagne de dénigrement, fondée fort peu sur ce qu’il a dit et surtout sur les intentions qu’on lui prête : ne le voilà-t-il pas suspecté d’être “arrosé de subventions” par le gouvernement turc, par madame Coquio [enseignante de littérature, qui ne fréquente pas les archives et ne connaît rien à l’histoire ottomane], qui a toutefois l’honnêteté d’avertir qu’“aucune pièce n’atteste que les turcologues français jouissent de ces faveurs” ? Accusé d’avoir dirigé un livre sur les Ottomans et la Mort où il n’est pas question du sort des Arméniens ? On me pardonnera de penser qu’il aurait été totalement déplacé de traiter d’événements dont le détail est insoutenable à côté des rituels funéraires des sultans et de la “mort”-extase des mystiques. »

 

Olivier Roy, « Le savoir, le droit et le sacré », Esprit, février 1999, p. 224 :

« Pour moi, cette campagne n’a de fonctionnalité que symbolique : elle marque un interdit, un espace du sacré. La vérité qu’elle défend n’est pas une vérité historique (car celle-ci a les moyens de se dire et de se défendre), c’est une vérité de foi. On ne punit ni une fraude, ni un mensonge, mais une transgression. Et c’est cela qui est dangereux, pour deux raisons : on remplace l’intelligence par la foi et on l’impose par un effet de “terreur”. Oh, il ne s’agit pas de violence physique, mais de celle qui permet d’ériger un tabou, ce à quoi on ne touche pas. Car il y a de la violence dans cette campagne (dont ne voit d’ailleurs que l’aspect public et écrit : mais il y a les coups de téléphone, les affirmations qui ne peuvent être démenties ou commentées parce que jamais publiées, etc.) »

 

Pierre Vidal-Naquet, « Sur le négationnisme imaginaire de Gilles Veinstein », Le Monde, 3 février 1999 :

« Or tout a été fait [par les nationalistes arméniens], après la définition de la chaire d’histoire turque et ottomane au Collège de France, pour disqualifier celui que l’on savait être le candidat. En vain a-t-on espéré que, une fois l’élection acquise, l’Institut désavouerait le Collège. Voici maintenant qu’on fait appel au pouvoir politique pour annuler une décision universitaire. Tout cela à coups d’injures et de calomnies.

La loi Gayssot, que j’ai toujours condamnée, avait au moins le mérite de combattre des négationnistes authentiques. Qu’elle ait eu des effets pervers a été démontré par l’affaire Garaudy. Un livre aussi nul que celui de ce vieux stalinien n’aurait eu, sans la loi Gayssot, aucun écho. On assiste aujourd’hui à un autre effet pervers, mais il s’agit, cette fois, d’un négationnisme imaginaire. »

 

Pierre Vidal-Naquet, « Réponse à Yves Ternon », Le Monde, 3 décembre 1999 :

« La solidarité communautaire, le poids de la mémoire n'autorisent pas l'emploi d'arguments qui, à la limite, détruisent la cause qu’ils prétendent servir. »

 

« Arméniens », Le Monde, 5 décembre 1999 :

« La leçon inaugurale de Gilles Veinstein au Collège de France a été troublée, vendredi 3 décembre, par des militants du Comité du 24 avril 1915, “regroupement des associations arméniennes de France” pour la “commémoration du génocide”. Dans un tract distribué à l’entrée du Collège, ceux-ci ont reproché au spécialiste de l’histoire de l’Empire ottoman de persister “à cultiver le doute en prétendant qu’on ne dispose pas de preuve suffisante de la décision gouvernementale de l’extermination du peuple arménien”. Le mathématicien et historien [sic] de l’Arménie Claude Mutafian [qui considère comme une source sérieuse l’agent fasciste Paul du Véou, obsédé par les théories du « complot judéo-maçonnique » derrière le Comité Union et progrès et le kémalisme] a tenté de lire à la tribune une déclaration contestant la validité de l’élection de M. Veinstein (voir “Le Monde des livres”, dans Le Monde du 3 décembre). »

 

Site (fermé depuis) du Comité de défense de la cause arménienne (affilié à la Fédération révolutionnaire arménienne, FRA, parti national-socialiste), mai 2000 :

« En 1998, Gilles Veinstein est élu au Collège de France à la Chaire de Turcologie […]

Ce dernier est venu donner un cours à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence le 12 mai 2000. Le CDCA était là pour l’accueillir !

A l’initiative du Comité de Défense de la Cause Arménienne Marseille Provence et du Nor Seround (Nouvelle Génération Arménienne), un cours de Gilles Veinstein a été perturbé par une trentaine de personnes. Gilles Veinstein qui refuse de reconnaître le Génocide du peuple arménien de 1915 et qui minimise les chiffres des victimes devait donner un cours à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (M.M.S.H.) le 12 mai dernier. Quelques minutes après le début du cours, 2 membres du CDCA Marseille Provence se sont levés pour distribuer un document de 5 pages expliquant "l’affaire Veinstein". Le service de sécurité de l’Université a tenté de maîtriser énergiquement et d’exclure ces 2 personnes, mais c’était sans compter sur les autres arméniens présents. Un brouhaha a suivi où Gilles Veinstein a été apostrophé. Il a préféré quitter la salle ne souhaitant pas s’expliquer sur sa position. Une rapide entrevue avec les responsables de la MMSH présents a débouché sur l’annulation du cours de Gilles Veinstein ainsi que son départ de l’enceinte universitaire. »

 

« L’actualité à Marseille — Veinsein persiste mais en vain », Haïastan (journal édité par la branche de jeunesse de la FRA), juin 2000, p. 10 :

« Vendredi 12 mai 2000, la Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence accueillait M. Gilles Veinstein, professeur [d’histoire ottomane] au Collège de France, pour un cours sur “Sultanat et califat dans l’Empire ottoman” [aucun rapport avec la question de 1915, donc]. Dans l’assistance, sont présents des historiens, chercheurs et étudiants, mais aussi, pour son tiers des Arméniens.

Le CDCA Marseille, la FRA Nor Seround [organisation de jeunesse de la FRA] sont présents, dispatchés discrètement dans la salle et sont fermes et unanimes : M. Gilles Veinstein ne fera pas son cours. Il est inconcevable [sic !] de laisser un homme faire à travers un cours la propagande politique d’un empire signataire de l’extermination du peuple arménien en 1915.

Ce négationniste du génocide arménien refusait par ses écrits [sic : un seul article] parus dans la revue L’Histoire d’avril 1995 l’emploi du terme “génocide”. Il reste perplexe quant à l’exactitude du chiffre des victimes arméniennes, revendique la reconnaissance des “victimes oubliées” (les victimes turques) [notons au passage le mépris exprimé par les guillemets] et discute “l’implication du gouvernement turc de l’époque”. Par conséquent, il remet en cause la crédibilité des nombreuses preuves apportées, entre autre [sic : faute d’orthographe maintenue ici]  le télégramme de Talat Pacha qui stipule l’extermination totale du peuple arménien au sein de l’Empire ottoman.

[…]

À la question “Monsieur Veinstein, quel est votre prix ?”, accompagnée d’une pluie de pièces de cinq centimes, l’orateur se cacha dans une autre pièce. »

 

Norman Stone (professeur d’histoire à l’université d’Oxford, puis à l’université Bilkent), « Armenia and Turkey », Times Literary Supplement, 15 octobre 2004 : 

« Le très court essai de Veinstein dans L’Histoire d’avril 1995 est un résumé admirablement impartial du débat et de son objet. »

 

Philippe-Jean Catinchi, « Gilles Veinstein, historien, spécialiste de l’Empire ottoman », Le Monde, 12 février 2013 :

« On n’imaginait pas qu’une œuvre si solide pâtisse d’un discrédit médiatique. C’est cependant ce qu’il advint lorsque Veinstein fut pressenti pour le Collège de France. Exhumant l’article d’un dossier consacré trois ans auparavant au "massacre des Arméniens" dans la revue L’Histoire (avril 1995), d’aucuns s’indignèrent que, sans nier le crime de masse de 1915, le savant refuse de le qualifier de "génocide", jugeant que la préméditation et la planification des massacres par l’autorité ottomane ne sont pas irréfutablement établies. Sans doute Veinstein paya-t-il là son soutien à l’historien Bernard Lewis, qui avait, en 1993, évoqué dans Le Monde une "version arménienne" de cette tragédie…

Quoi qu’il en soit, le moment de la consécration fut terni par cet affrontement polémique – même si nombre d’historiens, tant orientalistes (Robert Mantran, Louis Bazin, Maxime Rodinson) que pourfendeurs du négationnisme (Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet), soutinrent publiquement le nouvel élu, qui resta blessé par le score étriqué de sa cooptation (18 oui, 15 non et 2 blancs).

Au Collège comme à l’EHESS, Veinstein manifeste la même volonté d’éclairer la complexité des héritages et des événements contemporains. Mais rien n’y fait. La blessure de 1998 ne se referme pas et le laisse, assurent ses proches, physiquement affecté. »

 

Remarquons ici que des universitaires non juifs, tels que Robert Mantran, Louis Bazin, Paul Dumont, Marc Ferro, Xavier de Planhol, Odile Moreau, etc., qui ont défendu des thèses similaires à celles de Gilles Veinstein (et, dans le cas, notamment, de Xavier de Planhol et a fortiori Marc Ferro, sur un ton bien plus ferme) n’ont jamais eu à subir la même hystérie haineuse que Gilles Veinstein et Bernard Lewis, ou plus tard que Pierre Nora, lesquels se trouvent, eux, être juifs. De la même manière, Robert Badinter a subi, en plus d’attaques explicitement antisémites, un déferlement de haine qui n’a jamais atteint un tel degré pour d’autres adversaires (non juifs) des projets de censure légale sur la question de 1915, par exemple Josselin de Rohan (bien plus véhément, pourtant…), Françoise Chandernagor, Michel Diefenbacher, Gwendal Rouillard, Bariza Khiari, Gaëtan Gorce, Jean-Jacques Hyest, etc.

 

Lire aussi, sur le terrorisme intellectuel de la FRA et d’autres nationalistes arméniens :

L’affaire Bernard Lewis (1993-1995)

Le terrorisme arménien (physique et intellectuel) envers des historiens, des magistrats, des parlementaires et de simples militants associatifs

Le terroriste d’extrême droite Franck « Mourad » Papazian s’en prend à TF1 ; deux de ses lecteurs appellent au meurtre ; un seul commentaire est effacé

Un nostalgique de l’ASALA menace de mort des journalistes français

Les violences commises par des manifestants arméniens à Paris et Los Angeles (juillet 2020)

 

Sur les indignations sélectives des nationalistes arméniens et de leurs perroquets :

Les massacres de musulmans et de juifs anatoliens par les nationalistes arméniens (1914-1918)

Le « négationnisme » d’Yves Ternon et Pierre Tévanian

Turcs, Arméniens : les violences et souffrances de guerre vues par des Français

1917-1918 : la troisième vague de massacres de musulmans anatoliens par les nationalistes arméniens

Nationalisme arménien et nationalisme assyrien : insurrections et massacres de civils musulmans

 

Sur les Arméniens ottomans durant la Première Guerre mondiale :

1914-1915 : la mobilisation du nationalisme arménien au service de l’expansionnisme russe

La nature contre-insurrectionnelle du déplacement forcé d’Arméniens ottomans en 1915

Talat Pacha et les Arméniens

Le grand vizir Sait Halim Pacha et les Arméniens

Hamit (Kapancı) Bey et les Arméniens

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

Le loyalisme constant de Manuk Azaryan envers les Turcs

Artin Boşgezenyan : un Jeune-Turc à la Chambre des députés ottomane

Florilège des manipulations de sources dont s’est rendu coupable Taner Akçam

 

Sur l’historiographie nationaliste arménienne en France :

Le soutien d’Arthur Beylerian à la thèse du « complot judéo-maçonnico-dönme » derrière le Comité Union et progrès

Paul de Rémusat (alias Paul du Véou) : un tenant du « complot judéo-maçonnique », un agent d’influence de l’Italie fasciste et une référence pour le nationalisme arménien contemporain

L’antijudéomaçonnisme de Jean Naslian, référence du nationalisme arménien contemporain

L’approbation du terrorisme par les polygraphes de la cause arménienne

Le journaliste britannique Morgan Philips Price : un demi-siècle d’observations pertinentes sur l’expansionnisme russe et son utilisation du nationalisme arménien

    Morgan Philips Price (1885-1973) était un journaliste et un homme politique britannique (membre du Parti libéral, puis député travai...

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